Le mouvement de protestation et de revendication des étudiants sud-africains s’étend et se durcit chaque jour. C’est toute la société inégalitaire qu’ils remettent en question.
Cela fait près de deux ans que les étudiants expriment leur colère face au coût élevé des droits d’inscription, à l’absence de bourses, aux conditions de logement et d’enseignement, à l’exploitation des personnels de service souvent immigrés des pays voisins, aux bas salaires des enseignants, à la prédominance des enseignants « Blancs », l’imposition de l’Afrikans comme langue d’enseignement, autant de facteurs discriminatoires qui leur font dire que l’université sud-africaine reste une « université pour Blancs ».
En mars 2015, la protestation est partie de l’université de Technologie de Tshwane, lorsque les étudiants se sont aperçus qu’ils ne pouvaient pas s’inscrire à cause de leur dette vis-à-vis de l’université, alors que l’institution chargée des bourses et des prêts avait été incapable de tenir ses engagements. Le mouvement s’étendait rapidement à travers le pays sous différentes formes. À l’Université de Cape Town (UCT), par exemple, les étudiants déboulonnaient la statue de Cecil Rhodes, lançant le mouvement contre les symboles encore existant dans tout le pays, du régime d’apartheid. Le mouvement devenait national avec l’annonce par les universités – qui ont une autonomie de gestion et fonctionne par certains aspects comme des universités privées – d’une augmentation des frais d’inscription de 10% en 2016. Les étudiants dénonçaient un système universitaire « anti-pauvres et anti-Noirs ». Le gouvernement fut obligé de geler l’augmentation et décidait de la maintenir pendant deux ans.
En janvier 2016, le président mettait en place une commission spéciale, la Fees Commission, chargée d’évaluer la possibilité d’un enseignement supérieur gratuit. Cependant, en septembre 2016, Blade Nzimande, le ministre de l’Éducation supérieure, annonçait contre toute attente que, désormais, les universités décideraient de façon autonome, d’une augmentation en 2017, celle-ci ne devant pas être supérieure à 8%. L’étincelle qui a ravivé le feu. Quant à la Fees Commission qui doit présenter son rapport en octobre, elle n’a commencé ses auditions qu’en août dernier, elle est rejetée par la plupart des organisations étudiantes.
Les étudiants considèrent aujourd’hui, et le formulent de façon très claire, qu’il ne s’agit plus seulement de droits d’inscription. Les universités, disent-ils, font partie d’un système qui n’a pas réussi à combattre les inégalités. Ils appellent à la « décolonisation » des universités, au retrait de « tous les symboles de l’oppression et du colonialisme » des campus et à une révision des programmes « pour inclure la pensée et les intellectuels noirs ». Dans la plupart des universités, ils sont activement soutenus par le personnel. « L’année dernière nous avons montré le pouvoir d’une jeunesse unie et mobilisée capable de secouer un système injuste. Nous avons, aujourd’hui, la responsabilité d’aller au-delà. Le temps est venu pour une éducation libre et gratuite », a déclaré le Conseil des étudiants de Witwaterstrand.
Après trois semaines de manifestations violentes, tous les campus sont aujourd’hui touchés par le mouvement. Les plus importantes universités – dont Wits, UCT (Cape Town), Pretoria, Durban – ont suspendu les cours. La police a effectué des dizaines d’arrestations. Les Universités qui, aujourd’hui, payent cher leur autonomie, déclarent qu’elles ne peuvent pas, financièrement, assumer un nouveau gel des frais d’inscription. Les actes de violence de certains groupes d’étudiants contre les bâtiments universitaires, comme l’incendie d’un amphithéâtre de l’Université de Johannesburg, se multiplient.
L’organisation officielle des étudiants, le Students Représentative Council, (SRCs – dominé par la Democratic Youth Alliance-ANC) est totalement dépassée par l’organisation indépendante #FeesMustFall, née en 2015 à l’Université de Witwaterstrand, tout comme l’ANC et ses organisations de la jeunesse, voire le gouvernement. Le mouvement étudiant, très politisé, est, dans son ensemble, traversé par les mêmes fractures politiques que la société. Au-delà de ses revendications, on peut voir une continuité du rejet des actuels dirigeants exprimé lors des récentes élections municipales, par des jeunes nés en même temps que l’Afrique du Sud démocratique, après l’apartheid, mais qui se revendique comme la « génération Mandela ». La marge de manœuvre du gouvernement est étroite, il est, pour l’instant, dans l’impasse.