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Israël : Tu ne te suicideras pas PDF Imprimer Envoyer
Par : Uri Avnery   
Publié le : 22/02/12

Pour survivre, les Israéliens doivent sortir de leur apathie et changer de cap, se tourner vers la paix basée sur la solution des deux États, séparer l’État de la religion et construire un nouvel ordre social.

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Après la fondation d’Israël, Dieu apparut à David Ben- Gourion et lui dit : “Tu as créé un État pour mon peuple élu sur ma terre sainte. Ceci mérite une grande récom­pense. Dis moi ce que tu veux et je l’exaucerai.”

Ben- Gourion répondit : “Dieu tout puissant, je souhaite que chaque personne en Israël soit sage, honnête et membre du parti travailliste.”

“Oh là là”, dit Dieu, “C’est beaucoup trop, même pour le Tout- Puissant. Mais je décide que tout Israélien aura deux des trois qualités.”

Depuis lors, si un Israélien sage est membre du parti tra­vailliste, il n’est pas honnête. Si un Israélien honnête est membre du parti tra­vailliste, il n’est pas sage. S’il est sage et honnête, il n’est pas membre du parti travailliste.

CETTE BLAGUE était en vogue dans les années 50. Après 1967, une formule beaucoup moins drôle l’a remplacée.

Elle donne à peu près ceci : beaucoup d’Israéliens demandent à Dieu que leur État soit juif et démocratique, et qu’il comprenne l’ensemble du pays entre la mer Méditerranée et le Jourdain. C’est beaucoup trop, même pour le Tout- Puissant. Aussi leur demande- t- il de choisir entre un État juif et démocratique mais seulement sur une partie du pays, ou un État sur l’ensemble du pays, juif mais non démocratique, ou un État sur la totalité du pays, démocratique mais pas juif. A quoi j’ajouterais une quatrième option : un État juif et démocratique sur l’ensemble du pays, mais seulement après en avoir expulsé tous les Arabes – quelque 5,5 millions à ce jour, dont le nombre augmente rapidement.

C’est le choix devant lequel nous sommes aujourd’hui comme il y a presque 45 ans. Il est seulement devenu beaucoup plus net.

Dans un avenir prévisible, la quatrième hypothèse peut être exclue. Les circonstances qui conduisirent, en 1948, à l’expulsion de plus de la moitié des Palestiniens du territoire qui devenait Israël étaient exceptionnelles, et rien de semblable ne surviendra de nouveau dans les prochaines décennies. Donc nous devons tenir compte de la réalité démographique d’aujourd’hui.

Le gouvernement actuel est déterminé à empêcher toute paix qui le contraindrait à abandonner la moindre partie des territoires occupés (22% de la Palestine d’avant 1948). Il n’y a personne aux alen­tours qui l’obligerait à le faire.

Que reste- t- il ?

Un État qui est, soit non démocratique, soit non juif.

Dans l’état actuel des choses, la première possibilité est sûre d’être réalisée, ou, plutôt, de se réaliser. Ceci ne nécessite pas une décision consciente, puisque c’est la situation par défaut qui existe déjà de fait.

Ce qui signifie, pour utiliser la rengaine en vogue, un État d’apartheid : un État dans lequel tous les instruments du pouvoir sont dans les mains de la majorité juive israélienne (quelque 6,5 millions de personnes), avec des droits limités pour le 1,5 million de Palestiniens de citoyenneté israélienne. Les Palestiniens dans la Cisjordanie, Jérusalem- Est et la bande de Gaza occupés – environ 4 millions de personnes – ne bénéficient pas du moindre droit –national, humain, ou civil.

L’état actuel d’occupation “temporaire” peut durer éternellement, et par conséquent c’est idéal pour cet objectif. Cependant, un gouvernement israélien futur, un gouvernement encore plus nationaliste que l’actuel, pourrait changer la situation formelle en annexant ces territoires à Israël. Ce qui, en pratique, ne ferait aucune différence.

Comme beaucoup d’Israéliens le voient, cette situation pourrait continuer éternellement. Le slogan officiel est : “Nous n’avons pas de partenaire pour la paix”.

Mais peut- elle réellement durer ? La population palestinienne dans l’ensemble du pays augmente rapidement, bientôt assez pour constituer la majorité. Les idéalistes qui prônent la “solution d’un seul État” croient que l’État d’apartheid se transformera petit à petit en “l’État de tous ses citoyens”.

Si, après des décennies d’oppression, de guerre civile, d’atrocités et autres fléaux, ceci se réalisait réellement, il se transformerait rapidement en un État palestinien, avec une minorité juive, comme les Blancs dans l’Afrique du sud actuelle. Ce serait la négation de l’ensemble de l’entreprise sioniste, dont le projet central était d’avoir un endroit dans le monde où les Juifs seraient majoritaires. La plupart des Israéliens juifs émigreraient probablement.

Pour un Israélien, ceci équivaudrait à un suicide national. Cependant c’est l’issue inévitable si l’État continue sur la même voie.

SI UNE personne veut se suicider – comme c’est son droit – elle a de nombreuses façons pour le faire : s’empoisonner, se tirer une balle dans la tête, se pendre, se jeter du toit, etc. En tant qu’État, Israël à aussi plusieurs options.

A part la bombe à retardement externe (la “solution d’un seul État”), Israël a aussi une bombe à retardement interne, qui peut être encore plus dangereuse. Comme la première option, la seconde est déjà bien sur ses rails. Si la pre­mière option dépend au moins par­tiel­lement de fac­teurs exté­rieurs, la seconde est entiè­rement faite maison.

Quand Israël est né, les juifs orthodoxes étaient une petite minorité. Ensuite Ben- Gourion eut besoin d’eux pour sa coalition, il leur donna des avantages qui ne lui coûtaient pas cher. Les orthodoxes obtinrent leur propre système éducatif, financé par l’État, et furent exemptés du service militaire.

Environ 60 ans plus tard, ces avantages ont pris des dimensions gigantesques. Pour compenser les vies perdues dans l’Holocauste et pour accroître la population juive, le gouvernement israélien a encouragé sa croissance naturelle par de généreuses allocations familiales. Comme les religieux de toutes tendances ont reproduit beaucoup plus que tous les autres Israéliens, (excepté les Arabes musulmans), leur part dans la population a augmenté à pas de géant.

Les familles orthodoxes ont généralement de 8 à 10 enfants. Tous vont dans des écoles religieuses où ils étudient exclusi­vement des textes religieux et n’acquièrent aucun savoir utile pour travailler dans une société moderne. Ils n’en ont pas besoin puisqu’ils ne travaillent pas du tout, consacrant leur vie entière à étudier le Talmud. Ils n’ont pas besoin d’interrompre leur étude des textes anciens car ils ne servent pas dans l’armée.

Si ces phénomènes étaient marginaux dans les débuts de l’État, ils ont rapidement abouti à une situation d’urgence nationale. Depuis le tout début, presque toutes les coalitions gouvernementales ont reposé sur les partis religieux, parce qu’aucun parti n’a jamais obtenu une majorité absolue à la Knesset. Presque tous les partis de gouvernement avaient acheté leurs partenaires religieux avec des allocations toujours croissantes pour les enfants et les adultes, ce qui encourageait la croissance d’une population qui ne servait pas dans l’armée et ne tra-vaillait pas.

L’absence d’orthodoxes de la force de travail a de sérieux effets sur l’économie, ce qui est attesté par les institutions financières mondiales. Leur absence de l’armée – tout autant que l’absence des citoyens arabes, qui ne sont pas incorporés pour des raisons évidentes – signifie que bientôt presque la moitié de la population masculine ne fera pas son service militaire. Ceci oblige tous les autres à servir trois années pleines, et ensuite à faire beaucoup plus d’années de réserve.

De plus, très pro­chai­nement, en Israël, la moitié des élèves du premier degré seront des enfants reli­gieux, destinés à une vie sans travail, sans impôts, et sans service mili­taire tout cela payé par les impôts d’un nombre décroissant de non- orthodoxes.

Récemment, après une aggravation des troubles entre religieux et non- religieux à Bet Shemesh, à 25 km à l’ouest de Jérusalem, les laïques ont réclamé que la ville soit divisée en deux, la moitié pour les orthodoxes et l’autre pour les laïques. Le ministre de l’Intérieur, lui- même dirigeant d’un parti orthodoxe, a carrément refusé. Comme il l’a expliqué candidement, comme les orthodoxes ne travaillent pas et ne paient pas d’impôts locaux, ils ne peuvent pas eux mêmes entretenir une ville. Ils ont besoin des laïques pour travailler et payer. Cette situation grotesque existe partout dans l’État. On peut calculer à quel moment l’ensemble de l’édifice s’écroulera. Les institutions finan­cières inter­na­tio­nales ainsi que des experts israé­liens pré­disent une catas­trophe. Jusqu’à présent notre système poli­tique fait qu’aucun chan­gement n’est pos­sible. L’emprise des partis reli­gieux est plus forte que jamais.

Un autre moyen de se suicider.

UNE TROI­SIÈME méthode est moins spec­ta­cu­laire. Israël est en train de devenir rapi­dement un État dans lequel les gens normaux ne veulent sim­plement plus vivre.

Dans son œuvre monu­mentale sur les Croi­sades, l’historien bri­tan­nique Steven Run­ciman a soutenu que l’État des Croisés ne s’est pas effondré à cause de ses défaites mili­taires, mais parce que trop de ses habi­tants pliaient bagages et retour­naient en Europe. Bien que nombre d’entre eux appar­te­naient à la 4e voire à la 8e géné­ration de croisés, l’État des Croisés avait perdu son attrait pour eux. L’état de guerre per­ma­nente et la stag­nation inté­rieure les pous­saient à partir. L’État s’est effondré quand il y eut davantage de départs que d’arrivées.

Les Croisés res­sen­taient plus pro­fon­dément leur appar­te­nance à la Chré­tienté qu’au royaume local de Jéru­salem. Aujourdhui, beaucoup d’Israéliens se res­sentent d’abord comme Juifs, appar­tenant à un peuple uni­versel, et seulement en second lieu Israéliens.

Cela rend l’émigration plus facile.

Un État sans démo­cratie, sans égalité, condamné par lui- même à une guerre sans fin, dominé par des fana­tiques reli­gieux, le fossé entre la pau­vreté noire et une poignée de per­sonnes immen­sément riches se creusant d’année en année, un tel État appa­raîtra de moins en moins attirant aux jeunes gens intel­li­gents, qui peuvent faci­lement trouver une meilleure vie ailleurs, tout en gardant leur identité juive.

Cela aussi est une sorte de suicide national.

JE NE SUIS pas, par nature, un prophète de malheur. Bien au contraire.

Nous pouvons faci­lement pré­venir tous ces dangers. Mais avant tout, nous devons les recon­naître et voir où ils nous conduisent.

Je crois que le peuple d’Israël – la nation israélienne – a la volonté de survivre. Mais pour survivre, ils doivent sortir de leur apathie et changer de cap, se tourner vers la paix basée sur la solution des deux États, séparer l’État de la religion et construire un nouvel ordre social.

Dans la religion juive, le suicide est un péché. Il serait ironique que les historiens futurs arrivent à la conclusion que “l’État juif” s’était suicidé.