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Par : Brahim TAKHEROUBT
Publié le : 22/09/16

Dans un entretien a accordé à l’Expression, le directeur d’’Afrique-Asie, dissèque l'accord russo-américain sur la Syrie et en évoque les conséquences sur la région et les équilibres mondiaux.

Majed

L'Expression: En tant que spécialiste des questions du Moyen-Orient, comment avez-vous accueilli l'accord russo-américain sur la Syrie?

Majed Nehmé: A priori, tout ce qui pourrait contribuer à mettre fin à l'effusion de sang et permettre aux antagonistes une sortie de crise fondée d'un côté sur la préservation de l'Etat syrien et de ses institutions régaliennes (Armée, système sécuritaire, administration...) et de l'autre sur des réformes démocratiques substantielles, est de nature à me réjouir.

Cela étant, il n'a échappé à personne que l'accord Kerry-Lavrov comprend beaucoup de zones d'ombre et de non-dits. Les deux signataires l'ont eux-mêmes reconnu en avouant que l'accord comporte des clauses secrètes. On est au début d'un processus complexe et long. Face aux tergiversations de l'opposition syrienne dite «modérée», les interprétations fantaisistes faites par certains médias américains sous influence, la division entre la Maison-Blanche et le Pentagone sur la question syrienne, le risque de voir la fragile trêve instaurée voler en éclats est réel. On l'a constaté lors de la dernière trêve, il y a quelques mois. Mais au-delà de ces détails, l'accord pourrait aussi créer une nouvelle dynamique vers la sortie de cette guerre par procuration et cela pour plusieurs raisons:

1-         Après cinq ans et demi de guerre entre Syriens d'abord, mais aussi et surtout d'une guerre régionale et internationale contre la Syrie, tous les belligérants, ou presque, sont arrivés à deux conclusions majeures: que l'Etat syrien ne tombera pas dans l'escarcelle de l'internationale terroriste téléguidée, financée et armée par l'Occident et les monarchies du Golfe; que la seule issue possible et raisonnable est politique.

2-         Immédiatement après l'annonce de l'accord, la Syrie, ses alliés (le Hezbollah libanais, certains bataillons de volontaires irakiens, iraniens et afghans), la Turquie et l'Iran l'ont accepté solennellement. Ce n'est pas le cas de l'opposition inféodée à l'Arabie saoudite qui n'a acquiescé, après moult hésitations que du bout des lèvres. On le comprend: elle n'a été informée du contenu de l'accord qu'une fois adopté par les deux parrains. Elle a été mise devant le fait accompli et sommée de l'accepter. C'est un changement important. Car pour la première fois, les Etats-Unis s'engagent officiellement à combattre militairement non seulement le pseudo Etat islamique ou Daesh, mais aussi le Front d'al-Nosra, une filiale officielle d'Al-Qaïda, même si ce front vient de changer d'appellation en se faisant nommer Fateh al-Cham. Une comédie qui n'a convaincu personne, pas même les Américains qui avaient longtemps caressé le rêve de faire entrer ce puissant groupe dans l'arène politique. Nous sommes là devant un retournement américain important. Comme le montre l'ultimatum de l'envoyé spécial des Etats-Unis pour la Syrie Michael Ratney à l'adresse de l'opposition syrienne au lendemain de l'accord. Sans ménagement, Ratney, pourtant diplomate de carrière, somme les divers groupes de l'opposition «modérée» de rompre tout lien avec Fateh al-Cham «sinon» toute «éventuelle coopération avec ce groupe sera lourde de graves conséquences»!

3-         Malgré la posture pour le moins inamicale de la Turquie à l'égard de la Syrie, son intervention militaire directe dans le Nord, qui a eu lieu après le dégel avec la Russie et l'échec du coup d'Etat militaire, traduit un tournant dans sa politique syrienne. Officiellement, Erdogan se dit converti à la lutte contre le terrorisme après l'avoir longtemps instrumentalisé, voire encouragé. Il déclare que l'objectif de cette intervention est la lutte contre Daesh, mais aussi, et surtout, les séparatistes kurdes syriens inféodés au PKK turc et qui sont aidés sur le terrain par des conseillers américains, français, allemands et britanniques. Tout en protestant contre cette intervention illégale, elle débarrasse objectivement l'Etat syrien de deux de ses ennemis les plus dangereux. Cette nouvelle politique syrienne de la Turquie est la conséquence de la réconciliation spectaculaire entre Poutine et Erdogan et le froid dans les relations entre Washington et Ankara, suite au coup d'Etat militaire avorté soutenu en sous-main par l'Otan et les Etats-Unis.

4-         L'accord intervient alors que l'armée syrienne et ses alliées viennent de remporter la bataille d'Alep et sont à l'offensive un peu partout.

5-         Pour la première fois la Chine, en conflit larvé avec les Etats-Unis en mer de Chine, affiche publiquement son soutien au régime syrien non seulement politiquement (ce qui a été démontré magistralement par son recours, conjointement avec la Russie, au veto pour mettre en échec au Conseil de sécurité un scénario à la libyenne), mais cette fois-ci militairement avec la dernière visite d'une délégation militaire chinoise de haut rang à Damas. L'Inde, l'autre géant asiatique, a elle aussi dépêché son secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères à Damas pour exprimer son soutien à la résilience syrienne.

Quelles sont les chances de réussite de cette trêve et quelles seraient ses implications sur l'équation politico-sécuritaire en Syrie?

Pour la première fois depuis le début du conflit, la trêve a été négociée minutieusement, cartes à l'appui, par les militaires russes et américains. Elle résulte de l'engagement personnel d'Obama et de son secrétaire d'Etat John Kerry à enregistrer à son actif, avant son départ de la Maison-Blanche en janvier 2017, un accord stratégique qui engagera le futur président, qu'il soit démocrate ou républicain. Si la trêve résiste, cela va entraîner une coopération militaire avec la Russie à travers un centre de contrôle commun basé en Jordanie et qui coordonnera la future guerre contre Daesh, Al-Nosra et les autres groupes qui se solidariseront avec eux. Cette trêve n'en sera pas une puisqu'elle prépare le terrain à une guerre conjointe et planétaire contre ces deux organisations aguerries et puissantes dont les troupes représentent l'ossature même de la rébellion syrienne. Si la lutte contre Daesh, qui commence à reculer stratégiquement en Irak et en Syrie ne pose pas de problème, ce n'est pas le cas du Front Fateh al-Cham, alias al-Qaïda, et ex-Al-Nosra qui fédère autour de lui une multitude d'organisations et de groupes pseudodjihadistes qui ont la même idéologie et les mêmes pratiques. Certains de ces groupes, par opportunisme, vont certainement accepter de s'en séparer. Les autres vont continuer le combat et essaieront de faire échouer la trêve. La fragilité de l'accord Kerry-Lavrov est là. Comment en effet identifier les groupes terroristes des organisations de l'opposition armée? Il semblerait qu'une liste commune américano-russe a été déjà établie mais non officialisée. Elle ferait partie des annexes secrètes de l'accord. Tant que ces détails ne seront pas surmontés, il y a à craindre un effondrement général de la trêve et une reprise des hostilités, mais cette fois-ci à l'avantage de l'Etat syrien qui aura démontré la mauvaise fois de ces groupes qui ne veulent rien d'autre que la destruction de l'Etat et l'instauration d'une dictature intégriste, comme on le voit dans les zones qu'ils contrôlent déjà.

Si par contre le scénario élaboré à Genève est mis en route (trêve, levée du siège frappant certaines zones, reprise des négociations politiques...), on va assister à une nouvelle carte géopolitique et même à un renversement des alliances à l'intérieur de l'opposition qui aura compris qu'il ne sert à rien de continuer un combat perdu d'avance. On voit déjà cette débandade des groupes armés dans certaines zones, notamment dans la région de Damas, dans le Sud et dans la Syrie centrale (Homs, Hama...). Une inconnue de taille: l'Arabie saoudite, engluée au Yémen, va-t-elle accepter un tel scénario? Jusqu'ici elle s'y oppose, mais tôt ou tard elle sera obligée de composer, car il y va de la survie de son régime.

Des observateurs y voient même à travers cet accord la fin du monde unipolaire. Désormais, rien ne se fera sans les Russes...

La fin du monde unipolaire a été consommée depuis que la Russie et la Chine avaient apposé leur veto contre une résolution occidentale ciblant la Syrie. Ce double veto, inédit dans les annales des relations internationales, sera réutilisé à quatre reprises. Certes les Etats-Unis sont toujours la première puissance mondiale, mais ils ne sont plus la seule. Ils doivent désormais composer avec le reste du monde, notamment avec la Russie et la Chine. Nous sommes dans une configuration géopolitique nouvelle caractérisée par ce que le politologue français Bertrand Badie appelle «l'impuissance de la puissance». La crise systémique que connaît l'Occident, le fiasco de toutes les interventions militaires occidentales dans le monde, la crise économique et financière, autant de facteurs qui sont à l'origine du retrait relatif des Etats-Unis qui ont préféré, sous l'ère Obama, «diriger par derrière» (leading behind), mais sans effet. La résistance de la Syrie a beaucoup aidé la Russie, et les autres puissances mondiales émergentes à enterrer ce monde unipolaire générateur de conflits, de terrorisme et de désordre.

Y a-t-il un scénario prévu pour le redéploiement des terroristes étrangers en Syrie?

Nombreux sont les terroristes étrangers qui ont été tués en Syrie, mais aussi en Irak. On assiste aussi au retour d'un grand nombre d'entre eux chez eux. Certains ont été déçus par leur mésaventure syrienne et essaient de refaire leur vie cassée. D'autres seront - sont déjà - pourchassés par les services de sécurité du monde entier... C'est le cas en Europe. Ceux qui seront arrêtés en Syrie, il y en a déjà des milliers, seront remis à leurs pays d'origine.

En les laissant entrer en Syrie depuis 2011 pour «renverser la dictature d'Assad, assassin de son peuple», les Occidentaux, la Turquie, les monarchies du Golfe et généralement les pays qui se présentaient alors comme «Amis du peuple syrien» (ils étaient une soixantaine en 2011, ils ne comptent aujourd'hui qu'une dizaine) cherchaient en fait à la fois à les utiliser comme chair à canon dans leur combat contre la Syrie et en même temps de s'en débarrasser une fois pour toutes. Laurent Fabius ne faisait-il pas publiquement, depuis Marrakech en décembre 2011, l'éloge de ces combattants d'Al-Nosra qui «font du bon boulot en Syrie?».

On a vu le «bon boulot» que ces terroristes sous ordre d'al-Qaïda et de Daesh sont capables de faire à Paris, Bruxelles et Nice... Comme les terroristes de retour d'Afghanistan, d'Irak, de Tchétchénie et des Balkans... les terroristes de retour de Syrie sèmeront hélas la terreur dans les pays qui les ont utilisés.

Quel est l'avenir du régime de Bachar Al-Assad? A-t-il reçu des garanties?

Dans l'accord Kerry-Lavrov, aucune mention directe à l'avenir de Bachar al-Assad ou de son régime. La Russie s'y est opposée farouchement. Il s'agit pour elle d'une question de principe. Le sort du régime et du président qu'il sera amené à choisir est du seul ressort des Syriens. Les Etats-Unis, tout en déclarant que Bachar al-Assad ne fera pas partie de «l'avenir de la Syrie», acceptent désormais son maintien pendant la période de transition. La Turquie, après avoir appelé à son départ, admet aussi qu'il va diriger le pays jusqu'aux prochaines élections... L'Arabie saoudite, quant à elle, qui ne sait pas à ce jour à quoi ressemble une élection, exige, par la bouche de son ministre des Affaires étrangères Adel Jubayr, le départ d'Assad, de «gré ou de force» (sic!)

En attendant, force est de reconnaître que le régime syrien a déjà changé radicalement depuis 2011. Une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum instaurant le multipartisme, le pluralisme médiatique, la limitation des mandats présidentiels à deux... L'opposition, sur incitation de ses financiers, a tout rejeté en bloc. L'idée dominante à l'époque était que les jours de Bachar sont comptés et que son régime allait tomber au bout de quelques mois, et que c'était une perte de temps que de négocier avec un cadavre en sursis! Certaines têtes brûlées de l'opposition continuent hélas à exiger son départ immédiat, considérant que la seule négociation possible avec la délégation gouvernementale syrienne à Genève sera la transmission du pouvoir!

La presse occidentale a froidement accueilli l'accord. A votre avis, est-ce parce que justement l'Occident n'a pas eu droit au chapitre?

Le tête-à-tête américano-russe a marginalisé et humilié des pays comme la France et le Royaume-Uni qui croyaient rééditer avec la Syrie le coup de la Libye! Ils découvrent soudainement qu'ils ne sont que de simples roues de secours dans un processus qui leur échappe entièrement.

On comprend le désarroi et la déception d'une certaine presse occidentale mainstream qui avait massivement contribué à désinformer l'opinion publique sur la réalité du conflit syrien, jouant souvent les va-t-en guerre. Cette presse belliqueuse, de droite comme de gauche, se mure dans un autisme scandaleux et continue à travestir les faits. Cela explique en grande partie son discrédit et la préférence grandissante de l'opinion pour les médias alternatifs.

 Source : L’Expression

http://www.lexpressiondz.com/actualite/249836-la-fin-du-monde-unipolaire-est-consommee.html