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Par : Samir Amin
Publié le : 28/12/12

Le capitalisme libéral imposé et présenté comme étant dépourvu d’alternatives repose sur quelques principes bien connus : la gestion de l’économie réservée exclusivement au privé, la libéralisation des marchés financiers et du marché du travail, la fiscalité légère pour les riches, etc. Mis en œuvre à l’échelle mondiale, les principes du libéralisme ne produisent pas autre chose, dans les périphéries du « Sud » qui acceptent de s’y soumettre, qu’un capitalisme de connivences (crony capitalism) articulé sur un État compradore, par opposition à l’État national engagé sur une voie de développement économique et social viable.

 

Le cas de l’Égypte (1970-2012)

Les gouvernements égyptiens successifs depuis l’accès de Sadate à la présidence (1970) jusqu’à ce jour ont mis en œuvre avec assiduité tous les principes proposés par le fondamentalisme libéral. Ce qui en a résulté a fait l’objet d’analyses précises et sérieuses, dont les conclusions indiscutables sont les suivantes.

Le projet nassérien de construction d’un État national développementaliste avait produit un modèle de capitalisme d’État que Sadate s’est engagé à démanteler, comme il l’a déclaré à ses interlocuteurs étasuniens (« Je veux renvoyer au diable le nassérisme, le socialisme et toutes ces bêtises et j’ai besoin de votre soutien pour y parvenir » ; un soutien qui lui a été évidemment apporté sans restriction). Les actifs possédés par l’État – les entreprises industrielles, financières et commerciales, les terrains agricoles et urbains, voire les terres désertiques – ont donc été « vendus ».

À qui ? À des hommes d’affaires de connivence, proches du pouvoir : officiers supérieurs, hauts fonctionnaires, commerçants riches rentrés de leur exil dans les pays du Golfe munis de belles fortunes (de surcroît soutiens politiques et financiers des Frères musulmans). Mais également à des « Arabes » du Golfe et à des sociétés étrangères américaines et européennes. À quel prix ? À des prix dérisoires, sans commune mesure avec la valeur réelle des actifs en question.

C’est de cette manière que s’est construite la nouvelle classe « possédante » égyptienne et étrangère qui mérite pleinement la qualification de capitaliste de connivence (rasmalia al mahassib, terme égyptien pour la désigner, compris par tous).

1. Quelques remarques : d’abord, la propriété octroyée à « l’armée » a transformé le caractère des responsabilités qu’elle exerçait déjà sur certains segments du système productif (« les usines de l’armée ») qu’elle gérait en tant qu’institution de l’État. Ces pouvoirs de gestion sont devenus ceux de propriétaires privés. De surcroît, dans la course aux privatisations les officiers les plus puissants ont également « acquis » la propriété de nombreux autres actifs d’État : chaînes commerciales, terrains urbains et périurbains et ensembles immobiliers en particulier.

Ensuite, l’opinion égyptienne qualifie toutes ces pratiques de « corruption » (fasad) en se situant sur le terrain de la morale, faisant ainsi l’hypothèse qu’une justice digne de ce nom pourrait les combattre avec succès. Une bonne partie de la gauche elle-même fait la distinction entre ce capitalisme « corrompu » condamnable et un capitalisme productif acceptable et souhaitable. Seule une petite minorité comprend que dès lors que les principes du « libéralisme » sont acceptés comme fondements de toute politique prétendue « réaliste », le capitalisme dans les périphéries du système ne peut être autre. Il n’y a pas de bourgeoisie se construisant par elle-même, de sa propre initiative, comme la Banque mondiale veut le faire croire. Il y a un État compradore actif à l’origine de la constitution de toutes ces fortunes colossales.

Enfin, les fortunes en question, égyptiennes et étrangères, ont été constituées par l’acquisition d’actifs déjà existants, sans adjonction autre que négligeable aux capacités productives. Les « entrées de capitaux étrangers » (arabes et autres), au demeurant modestes, s’inscrivent dans ce cadre. L’opération s’est donc soldée par la mise en place de groupes monopolistiques privés qui dominent désormais l’économie égyptienne. On est loin de la concurrence saine et transparente du discours libéral élogieux à leur encontre.

2. Les positions monopolistiques de ce nouveau capitalisme de connivences ont été systématiquement renforcées par l’accès presque exclusif de ces nouveaux milliardaires au crédit bancaire (notamment pour « l’achat » des actifs en question), au détriment de l’octroi de crédits aux petits et moyens producteurs.

3. Ces positions monopolistiques ont été également renforcées par des subventions colossales de l’État, octroyées par exemple pour la consommation de pétrole, de gaz naturel et d’électricité par les usines rachetées à l’État (cimenterie, métallurgie du fer et de l’aluminium, textiles et autres). Or, la « liberté des marchés » a permis à ces entreprises de relever leurs prix pour les ajuster à ceux d’importations concurrentes éventuelles. La logique de la subvention publique qui compensait des prix inférieurs pratiqués par le secteur d’État est rompue au bénéfice de superprofits de monopoles privés.

4. Les salaires réels pour la grande majorité des travailleurs non qualifiés et des qualifications moyennes se sont détériorés par l’effet des lois du marché du travail libre et la répression féroce de l’action collective et syndicale. Ils sont désormais situés à des taux très inférieurs à ce qu’ils sont dans d’autres pays du Sud dont le PIB per capita est comparable. Superprofits de monopoles privés et paupérisation vont de pair et se traduisent par l’aggravation continue de l’inégalité dans la répartition du revenu.

5. L’inégalité a été renforcée systématiquement par un système fiscal qui a refusé le principe même de l’impôt progressif. Cette fiscalité légère pour les riches et les sociétés, vantée par la Banque mondiale pour ses prétendues vertus de soutien à l’investissement, s’est soldée tout simplement par la croissance des superprofits.

6. L’ensemble de ces politiques mises en œuvre par l’État compradore au service du capitalisme de connivence ne produit par elle-même qu’une croissance faible (inférieure à 3 %) et, partant, une croissance continue du chômage. Lorsque le taux de croissance s’est un peu amélioré, cela a été dû intégralement à l’expansion des industries extractives (pétrole et gaz), à une conjoncture meilleure concernant leurs prix, à la croissance des redevances du canal de Suez, du tourisme et des transferts des travailleurs émigrés.

7. Ces politiques ont également rendu impossible la réduction du déficit public et de celui de la balance extérieure commerciale. Elles ont entraîné la détérioration continue de la valeur de la livre égyptienne, et imposé un endettement interne et extrême grandissant. Celui-ci a donné l’occasion au FMI d’imposer toujours davantage le respect des principes du libéralisme.

Les propositions immédiates de la gauche égyptienne

Ces réponses ne sont pas l’œuvre de l’auteur de ces lignes qui s’est contenté de les collecter auprès des responsables des composantes du mouvement formé de partis de gauche et du centre démocratique national, syndicats, organisations diverses de jeunes et de femmes, etc. Leur mise en forme (reprise ici) a d’ailleurs déjà fait l’objet de publications, entre autres de notre collègue Ahmad el-Naggar. J’en retiens les points saillants qui sont les suivants :

1. Les opérations de cession des actifs publics doivent être l’objet de remises en question systématiques. Des études précises – équivalentes à de bons audits – sont d’ailleurs disponibles pour beaucoup de ces opérations, et des prix correspondant à la valeur de ces actifs précisés. Étant donné que les « acheteurs » de ces actifs n’ont pas payé ces prix, la propriété des actifs acquis doit être transférée par la loi après audit ordonné par la justice à des sociétés anonymes dont l’État sera actionnaire, à hauteur de la différence entre la valeur réelle des actifs et celle payée par les acheteurs. Le principe est applicable pour tous, que ces acheteurs soient égyptiens, arabes ou étrangers.

2. La loi doit fixer le salaire minimum, à hauteur de 1 200 livres égyptiennes (LE) par mois (soit 155 euros au taux de change en vigueur, l’équivalent en pouvoir d’achat de 400 euros). Ce taux est inférieur à ce qu’il est dans de nombreux pays dont le PIB per capita est comparable à celui de l’Égypte. Ce salaire minimum doit être associé à une échelle mobile et les syndicats être responsables du contrôle de sa mise en œuvre. Il s’appliquera à toutes les activités des secteurs public et privé.

Étant donné que, bénéficiaires de la liberté des prix, les secteurs privés qui dominent l’économie égyptienne ont déjà choisi de situer leurs prix au plus proche de ceux des importations concurrentes, la mesure peut être mise en œuvre et n’aura pour effet que de réduire les marges de rentes des monopoles. Ce réajustement ne menace pas l’équilibre des comptes publics, compte tenu des économies et de la nouvelle législation fiscale proposées plus loin.

Les propositions faites par les mouvements concernés seront renforcées par l’adoption du salaire maximal : quinze fois le salaire minimum.

3. Les droits des travailleurs – conditions de l’emploi et de la perte d’emploi, conditions de travail, assurances maladie/chômage/retraites – doivent faire l’objet d’une grande consultation tripartite (syndicats, employeurs, État). Les syndicats indépendants constitués à travers les luttes des dernières dix années doivent être reconnus légalement, comme le droit de grève (toujours « illégal » dans la législation en cours).

Une « indemnité de survie » doit être établie pour les chômeurs, dont le montant, les conditions d’accès et le financement doivent être l’objet d’une négociation entre les syndicats et l’État.

4. Les subventions colossales octroyées par le budget aux monopoles privés doivent être supprimées. Ici encore, les études précises conduites dans ces domaines démontrent que l’abolition de ces avantages ne remet pas en cause la rentabilité des activités concernées, mais réduisent seulement leurs rentes de monopoles.

5. Une nouvelle législation fiscale doit être mise en place, fondée sur l’impôt progressif des individus et le relèvement à 25 % du taux de taxation des bénéfices des entreprises occupant plus de vingt travailleurs. Les exonérations d’impôts octroyées avec une largesse extrême aux monopoles arabes et étrangers doivent être supprimées. La taxation des petites et moyennes entreprises, actuellement souvent plus lourde (!), doit être révisée la baisse. Le taux proposé pour les tranches supérieures des revenus des personnes – 35 % – demeure d’ailleurs léger dans les comparaisons internationales.

6. Un calcul précis a été conduit qui démontre que l’ensemble des mesures proposées dans les paragraphes 4 et 5 permet non seulement de supprimer le déficit actuel (2009-2010), mais encore de dégager un excédent. Celui-ci sera affecté à l’augmentation des dépenses publiques pour l’éducation, la santé, la subvention aux logements populaires. La reconstitution d’un secteur social public dans ces domaines n’impose pas de mesures discriminatoires contre les activités privées de même nature.

7. Le crédit doit être replacé sous le contrôle de la Banque centrale. Les facilités extravagantes octroyées aux monopoles doivent être supprimées au bénéfice de l’expansion des crédits aux entreprises de petites dimensions actives ou qui pourraient être créées dans cette perspective. La démonstration a été faite que les candidats à prendre des initiatives allant dans le sens de la création d’activités et d’emplois existent (en particulier parmi les diplômés chômeurs).

8. Les programmes proposés par les composantes du mouvement demeurent moins précis pour ce qui concerne la question paysanne. La raison en est que le mouvement de résistance des petits paysans aux expropriations accélérées en cours, depuis que les politiques de « modernisation » de la Banque mondiale ont été adoptées, demeure éclaté, ne dépassant jamais le village concerné – en particulier du fait de la répression féroce auquel il est soumis et de la non-reconnaissance de sa légalité.

La revendication actuelle du mouvement – principalement urbain, il faut le reconnaître – est simplement l’adoption de lois rendant plus difficile l’éviction des fermiers incapables de payer les loyers exigés d’eux et l’expropriation des petits propriétaires endettés. En particulier on préconise le retour à une législation fixant les loyers de fermage maximaux (ils ont été libérés par les lois successives de vision de la réforme agraire).

9. Le programme d’actions immédiates repris dans les paragraphes précédents amorcerait certainement une reprise d’une croissance économique saine et viable. L’argument avancé par ses détracteurs libéraux – qu’il ruinerait tout espoir d’entrées nouvelles de capitaux d’origine extérieure – ne tient pas la route. L’expérience de l’Égypte et des autres pays, notamment africains, qui ont accepté de se soumettre intégralement aux prescriptions du libéralisme et ont renoncé à élaborer par eux-mêmes un projet de développement autonome « n’attire » pas les capitaux extérieurs, en dépit de leur ouverture incontrôlée (précisément à cause de celle-ci). Les capitaux extérieurs se contentent alors d’y conduire des opérations de razzia sur les ressources des pays concernés, soutenues par l’État compradore et le capitalisme de connivences. En contrepoint, les pays émergents qui mettent en œuvre activement des projets nationaux de développement offrent des possibilités réelles aux investissements étrangers. Ceux-ci acceptent alors de s’inscrire dans ces projets nationaux, comme ils acceptent les contraintes qui leur sont imposées par l’État national et l’ajustement de leurs profits à des taux raisonnables.

10. Le gouvernement en place au Caire, composé exclusivement de Frères musulmans, choisi par le président Morsi a d’emblée proclamé son adhésion inconditionnelle à tous les principes du libéralisme, pris des mesures pour en accélérer la mise en œuvre, et déployé à cette fin tous les moyens de répression hérités du régime déchu. L’État compradore et le capitalisme de connivences continuent ! La conscience populaire qu’il n’y a pas de changement en vue grandit, comme en témoigne le succès des manifestations populaires des 12 et 19 octobre 2012. Le mouvement continue !

11. Le programme des revendications immédiates dont j’ai retracé ici les lignes dominantes ne concerne que le volet économique et social du défi. Bien entendu, le mouvement discute tout également de son versant politique : le projet de Constitution, les droits démocratiques et sociaux, l’affirmation nécessaire de « l’État des citoyens » (dawla al muwatana) faisant contraste avec le projet de théocratie d’État (dawla al gamaa al islamiya) des Frères musulmans. Ces questions n’ont pas été abordées ici.

* Document rédigé en octobre 2012.