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Par : Noam Chomsky
Publié le : 3/07/12

En 1978, le président du plus puissant syndicat des États-Unis, Douglas Fraser, de la Fédération des travailleurs de l’industrie automobile United Auto Workers, a condamné « les dirigeants du patronat » pour avoir « choisi de suivre dans ce pays la voie de la guerre de classes unilatérale, une guerre contre la classe des travailleurs, celle des chômeurs, des pauvres, des minorités, des jeunes, des personnes âgées, et même contre certaines catégories des classes moyennes de notre société ».

Fraser les a également condamnés pour avoir « rompu et rejeté le fragile pacte non écrit entre le monde patronal et celui des travailleurs, pacte qui avait existé auparavant à l’époque de la croissance et du progrès » au cours de la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale, également connue comme « l’âge doré » du capitalisme d’État.

La reconnaissance de la réalité de la part de Fraser fut juste, bien que tardive. Ce qui est certain, c’est que les dirigeants patronaux et leurs associés des autres secteurs des élites dominantes s’étaient livrés à une constante et toujours présente guerre de classes, qui est devenue unilatérale, poursuivant une seule voie, lorsque leurs victimes ont abandonné la lutte.

Tandis que Fraser se plaignait, la lutte des classes est allée crescendo et a depuis atteint un très haut niveau de cruauté et de sauvagerie aux États Unis, qui de par leur position de pays le plus riche et le plus puissant du monde et doté du plus important pouvoir hégémonique depuis la Seconde Guerre mondiale, sont devenus l’illustration parfaite d’une tendance globale.

Au cours des trente dernières années, la croissance économique s’est poursuivie – même si en deçà du niveau de « l’âge d’or » –, mais pour la grande majorité de la population la rente disponible a stagné quand dans le même temps la richesse se concentrait chaque jour plus pour atteindre un niveau écrasant au profit de 1 % de la population : la majorité des cadres des grandes entreprises, des établissements financiers et à hauts risques ainsi que leurs associés.

Ce phénomène s’est ensuite répété sous une forme ou sous une autre au niveau mondial. La Chine, par exemple, connaît les inégalités parmi les plus accentuées au monde. On parle souvent du changement dans les relations de pouvoir au niveau global, principalement du fait que les « États-Unis soient en déclin ». Ceci est partiellement vrai, même si cela ne signifie nullement que d’autres pouvoirs ne puissent remplir le rôle et la suprématie qu’exercent aujourd’hui les États-Unis.

Le monde fait ainsi état d’une diversité à certains égards et apparaît très uniforme à d’autres. Mais dans tous les cas, il existe un changement réel de pouvoir : il y a un déplacement du pouvoir du peuple travaillant en tout point du globe vers une concentration énorme du pouvoir et des richesses. La littérature économique du monde patronal et les cabinets de conseil aux richissimes investisseurs démontrent que le système mondial est en train de se scinder en deux blocs : la ploutocratie, un groupe très important aux richesses immenses et les autres, dans une société globale où la croissance – qui est en grande partie source de destruction et de gaspillage – profite à une minorité de personnes extraordinairement riche et qui organise la consommation de ces ressources. Et de l’autre côté, on trouve les « non riches », l’immense majorité, souvent désignée par le terme de « précaires » mondiaux. Elle constitue la force de travail qui vit de manière précaire, au sein de laquelle on dénombre des milliards de personnes qui ne parviennent pratiquement pas à survivre.

Ces développements ne sont pas les conséquences des lois de la nature, de lois économiques ou encore de forces impersonnelles, mais elles résultent de décisions particulières prises au sein d’institutions qui les encouragent. Cela continuera, à moins que ces décisions et autres plans ne s’inversent sous la pression d’actions et de mobilisations populaires avec à la clef des engagements en faveur de programmes comprenant tant des décisions réalisables à court terme que des propositions à plus long terme qui remettent en question l’autorité illégitime et les institutions d’oppression qui détiennent le pouvoir.

Il est important toutefois d’insister sur le fait que des alternatives existent. Les mobilisations du 15 mai (les « indignés » espagnols) constituent une illustration riche d’enseignements qui montre ce qui peut et doit se faire pour ne pas continuer la marche qui nous conduit vers un abîme, vers un monde qui devrait horrifier toute personne sensée, un monde qui sera même plus oppressif que la réalité que nous connaissons actuellement.

Noam Chomsky est écrivain, linguiste et philosophe américain.

Sources
Noam Chomsky
Traduit de l'espagnol par M. Bahman pour Investig'Action
Investig'Action