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Par : Mahmood Mamdani*
Publié le : 11/05/17

Membre de la Commission d’enquête de l’Union africaine au Soudan du Sud, Mamood  Mamdani fait une analyse différente de celle du rapport officiel. « Ma thèse est simple : le problème au Soudan du Sud n’a pas surgi de la société. Sa genèse réside dans le proto-État monté en graine par la troïka comme dans une serre, dans les convulsions de la Guerre à la Terreur. »

Qui est responsable de la situation au Soudan du Sud

 Le règne colonial a pris fin au Soudan en 1956. Alors que les drapeaux britannique et égyptien disparaissaient, se déroulait déjà une lutte pour le pouvoir entre les factions rivales. Cinquante-cinq ans plus tard, le Soudan fut divisé et une nouvelle nation naissait : le Soudan du Sud, dont la population avait connu pendant des décennies une succession de guerres contre le régime de Khartoum, était maintenant un pays indépendant, le pays du monde le plus récent, reconnu par les Nations unies, l’Union africaine et le Soudan lui-même.

Depuis l’indépendance en juillet 2011, le cinquante-cinquième État d’Afrique souverain tombait rapidement dans les conflits et la confusion. Des tensions apparaissaient dans la capitale, Juba, à la fin 2013, et s’étendaient aux trois grandes villes provinciales. L’année suivante, des milliers de personnes étaient tuées et l’UA devait nommer une Commission d’enquête de cinq personnes (AUCISS), présidée par l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo. La commission a passé plusieurs mois à voyager dans le Soudan du Sud, la plupart du temps dans des hélicoptères de l’ONU : du 26 mai au 4 juin (Juba, Bor, Bentiu, Malakal), du 31 juillet au 3 août (Bentiu Rubkona, Leer County), du 3 au 5 août (Malakal, Nasir), du 6 au 7 août (Bor), du 8 au 11 août (Yambio, Juba). Lorsque la commission a publié ses résultats en 2014, je fus le seul des cinq membres à ne pas être d’accord. Dans le rapport officiel, la violence au Soudan du Sud est décrite comme essentiellement « criminelle », mais dans une « opinion minoritaire » intitulée « Une Opinion séparée », j’argumentai que cela allait plus loin qu’un effondrement de la loi et de l’ordre. La violence était plutôt politique. La violence criminelle est l’action d’acteurs individuels auquel on répond simplement par un jugement et une sanction. Mais la violence politique exige un groupe constitué et soulève des questions  plus complexes – dont celle de la façon d’isoler les acteurs de la violence politique, de leurs partisans. Pour commencer à répondre à ces questions, nous avons besoin d’une description précise de ce qui est arrivé, quel que soit le degré de complexité du résultat final.

Un rappel historique

Le Soudan du Sud était dominé par deux groupes ethniques dominants : les Dinka (le plus important) et les Nuer. Juba est  construite sur des bases ethniques et les massacres dans la capitale à la fin de 2013 – par des milices Dinka – furent organisés comme une opération de porte à porte, dans les zones résidentielles Nuer. L’objectif politique était de nettoyer Juba de sa population Nuer, de diviser les habitants du pays selon des lignes ethniques et de détruire toute base de consensus, polarisant le nouvel État en nous et eux. Un témoin déplacé vivant dans un camp de l’ONU a expliqué à la Commission : « Ils ont planté un couteau dans ce qui nous unissait, transformé la crise politique en ethnique ». Par « ils », il signifiait le gouvernement postindépendance; la crise est devenue ethnique à la fin de 2013 après une réunion explosive du Conseil National de Libération (NLC), le comité exécutif du parti au pouvoir, le Mouvement de libération du peuple du Soudanais (SPLM). La division apparue à cette réunion du NLC à Juba, a pris une dimension ethnique et a conduit à la violence sur laquelle nous devions enquêter.

La tension est montée au cours de l’année 2013 pour atteindre un niveau spectaculaire lorsque trois membres du NLC ont annoncé leur intention de briguer la présidence, une position qui qualifiait automatiquement ses tenants pour les élections à venir en 2015. En avril, le président du NLC et président du Soudan du Sud, Salva Kiir, un Dinka, a retiré ses pouvoirs exécutifs au vice président Riek Machar, un Nuer. En juillet, Kiir a limogé tous ses ministres et a entrepris, ensuite, un voyage dans la région de Bahr-el-Ghazal à prédominance Dinka, au nord-ouest, prononçant des discours provocateurs diffusés sur le réseau national de télévision. Un membre de la délégation de Machar le cite ainsi : « J’ai maintenant décidé de combattre mes ennemis, et mon surnom est Tigre ; j’ai décidé d’écraser tous ceux qui s’opposent à moi ». Lorsqu’il appela le NLC à se réunir le 14 décembre, la scène était prête pour le spectacle.

Plusieurs parties influentes ont essayé de reporter la réunion, dont des hauts responsables militaires et du renseignement du Soudan du Sud, des chefs religieux et le High Level Implementation  Panel for Sudan (le Groupe de mise en œuvre de haut niveau de l'Union Africaine sur le Soudan), conduit par l’ancien président d’Afrique du Sud, Thabo Mbeki. Ces tentatives échouèrent ; la réunion eut lieu et la violence explosa la nuit suivante. Il existe différentes versions de ces événements : une tentative de coup par les opposants à Kiir ; une tentative de désarmement des soldats Nuer de la brigade présidentielle par ses partisans, coup ou pas ; et une mutinerie des soldats Nuer qui essayèrent de s’introduire dans l’arsenal à Juba. Parmi ceux du commandement militaire auxquels nous avons parlé, pratiquement aucun n’a soutenu la déclaration de Kiir selon laquelle il y avait eu une tentative de coup, et il n’y eut aucune preuve d’une tentative de désarmement des soldats Nuer. Cependant, aucun n’a nié la tentative d’effraction de l’arsenal cette nuit-là, ni que le commandant de la brigade présidentielle, un Nuer, avait tué son adjoint, un Dinka, pour avoir refusé d’ouvrir l’arsenal. L’explication courante est que la tentative d’effraction était une réaction des soldats Nuer à des rumeurs selon lesquelles ils étaient menacés – des rumeurs que les membres du NLC et les hauts responsables n’ont rien fait pour démentir.

Deux jours après la réunion, le 6 décembre, les chars du gouvernement ont pilonné la maison de Machar, tuant plus d’une dizaine de gardes et détruisant la propriété. Des soldats Nuer, suréquipés et en fuite, filèrent vers Terekeka, au nord de Juba ; quand les massacres organisés de politiciens et de civils Nuer commencèrent, il n’y avait plus de soldats Nuer dans la ville. Le Parlement resta silencieux, affirmant qu’il avait initialement suspendu sa session, puis qu’il était occupé à  une session budgétaire, et ensuite qu’il était pris par la nomination d’une commission gouvernementale chargée de traiter la situation, même si certains des membres du Parlement figuraient parmi les cibles de la violence. Un député Nuer, qui vit aujourd’hui dans l’enceinte de la résidence de la « Mission de l’ONU pour la République du Soudan du Sud » (UNMISS), nous a expliqué, dans le cadre d’une rencontre de parlementaires avec la Commission, qu’il avait su qu’il y avait des combats dans les casernes, que des gens étaient venus dans son quartier en uniforme et avaient demandé aux résidents d’identifier les maisons de Nuer. Un voisin avait désigné sa maison et lorsqu’un de ses jeunes enfants avait ouvert le portail, les soldats l’avaient tué. « Nous sommes sortis en courant, puis nous sommes allés dans la maison des voisins, puis à l’UNMISS. Je ne suis pas revenu chez moi depuis… Je viens ici pour travailler pendant la journée et retourne à l’UNMISS pour la nuit ». Le Parlement, selon ce respectable député, était une extension intégrée du camp pour les personnes déplacées individuellement (PDI) à la mission de l’ONU, dont les portes avaient été ouvertes par le personnel de l’ONU pour permettre aux civils poursuivis par les tueurs de s’enfuir, transformant ainsi, par la simple force des choses, la mission en un havre de sécurité international. Les Nations unies et le représentant spécial du Secrétaire général ont-ils été applaudis pour cette action ou plutôt tenus pour responsables de ne pas avoir utilisé les soldats à leur disposition pour arrêter le massacre de civils hors les murs de la mission ? En d’autres mots, est-ce qu’on a assisté à un nouveau Srebrenica ? Et, pour finir, les Nations unies ont-elles tiré les leçons du génocide rwandais ?

Les massacres de Juba ont duré jusqu’au 18 décembre et fait des centaines de morts, mais qui les a perpétrés ? L’explication la plus largement partagée par les dirigeants militaires, du renseignement, de la police et du gouvernement auxquels nous avons parlé, est qu’ils ont été le fait de plusieurs milliers d’irréguliers recrutés pendant les escarmouches à la frontière avec le Soudan peu après l’indépendance. Kiir parle de 6000 hommes et explique que le recrutement fut le résultat d’un ordre général visant à « diversifier l’armée », mais que ces éléments voyous avaient ensuite pris le pouvoir. Deux officiers supérieurs de l’armée et du renseignement offrent une explication plus crédible à savoir qu’un petit nombre de recrues, environ 320, avaient été détachés dans la zone de résidence du président, Luri, et basés près de sa ferme à Bahr-el-Ghazal. Ils y auraient été rejoints par des civils et autres recrues de divers services de sécurité (dont la Sécurité nationale, les rangers, voire la police locale). Une « mobilisation secrète » avait commencé en novembre, nous ont dit nos sources du MI, les Anciens ayant assisté à une réunion présidée par l’ancien Juge en chef, pour déterminer qui serait choisi « pour protéger le président ». l’Unité fut connue comme « Sauver le Président » (Dot ke beny). Les gens furent mobilisés par milliers et les Anciens coordonnèrent le tout avec Salva Kiir. Les modalités furent financées par le bureau du président. Les gens qui ont perpétré le massacre du 16 au 18 décembre sont pour la plupart de Bahr-el-Ghazal. Pour la préparation, il y eut un rafraîchissement général de la capitale – une opération de nettoyage des rues pour enlever les ordures – par le Bataillon Tigre, une semaine auparavant. Le « thid lau cleaning », comme on l’a appelé, fut un prétexte pour les loyalistes de Kiir  pour identifier et délimiter les zones de Juba qui serait ciblées dès le début du massacre.

Les communautés Nuer de Juba ont répondu au massacre par une rébellion et un soulèvement local. La rébellion suivit une mutinerie conduite par Peter Gadet, un commandant de division de l’Armée de libération du peuple du Soudan (qui avait combattu contre Khartoum pendant des décennies et était devenu une armée nationale à l’indépendance du Soudan du Sud). Une réponse plus spontanée vint des formations combattantes des communautés en dehors de Juba connues sous le nom d’Armée  Blanche (le nom se réfère aux cendres de la bouse de vache brûlée dont les jeunes Nuer recouvraient leur corps). En décembre 2013, alors que l’information selon laquelle il y avait un massacre de civils Nuer dans la capitale, avait rapidement circulé via les téléphones mobiles, 5000 jeunes Nuer, tout frais de leur campagne contre l’ethnie Murle, en 2012, convergèrent d’abord sur Bentiu, qui fut pillée, puis à Juba.

L’Armée Blanche n’est pas une armée, pas même un rassemblement de miliciens, mais une association de civils armés, sans la discipline formelle, ni le commandement, ni la hiérarchie de l’armée d’État. Elle était motivée par un sens profond d’injustice – vengeance des massacres de décembre – et la promesse de pillage. Ses contingents ont laissé une traînée de carnage et de destruction dans les villes et les villages qu’ils balayaient sur leur chemin vers Juba. Lorsque le gouvernement a repris ces villes, il y eut à nouveau des carnages et des destructions, perpétuant un cycle de vengeance. Les viols, jamais vus à une telle échelle au Soudan du Sud, devinrent une occurrence régulière dans les zones de combat.

La marche de l’Armée Blanche fut arrêtée par une intervention de l’armée ougandaise. Au même moment, la Mission de l’ONU ouvrait ses portes pour protéger les personnes déplacées individuellement, des forces hostiles du gouvernement. On mit d’abord au crédit des Ougandais et des Nations unies la réduction du niveau de violence, voire d’avoir empêché un génocide, mais, plus tard, ils furent accusés, tous les deux, d’avoir prolongé la crise : l’armée ougandaise parce qu’elle avait soutenu le gouvernment, et la Mission de l’ONU parce qu’elle avait fermé les yeux  sur les PDI armés dans son enceinte.

L’Afrique a connu deux exemples majeurs de sécession dans son histoire postcoloniale : l’Érythrée et le Soudan du Sud. L’indépendance érythréenne a suivi une victoire militaire contre le régime d’Addis Abeba, mais il n’y eut aucune victoire militaire au Soudan du Sud, même si l’Armée de libération du peuple du Soudan (SPLA) était en guerre avec le gouvernement du Soudan depuis des années. Des facteurs externes ont milité en faveur du Soudan du Sud. La décision de Madeleine Albright de soutenir la SPLM contre Khartoum en 1997 fut le fruit de la Guerre américaine contre la Terreur. Seule la peur raisonnable qu’il pouvait être la prochaine cible de l’agression américaine de l’ère post-9/11 qui avait commencé avec l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, explique pourquoi le gouvernement du Soudan accepta un referendum pour l’indépendance du Sud et laissa la moitié du pays faire sécession.

En outre, les idéologues islamistes à l’intérieur du parti du  Congrès national (NCP) à Khartoum, étaient convaincus que la sécession du Sud, majoritairement non musulman, allait certainement leur permettre de resserrer leur emprise sur le pouvoir au Nord. Le Comprehensive Peace Agreement (CPA), signé en 2005 quand le sud a obtenu son autonomie par rapport au Soudan, en vue de l’indépendance en 2011, ce transforma en une sale affaire. Au lieu de l’opposition de quelques États régionaux à un court agenda de cinq ans, celui-ci a été jeté sur la table par une troïka d’États occidentaux – les  États-Unis, le Royaume uni et la Norvège -   une fois qu’il fut clair que l’intérêt de Washington dans la guerre civile soudanaise avait forcé Khartoum à la défensive. Sans la menace d’une intervention américaine contre un pays africain identifié comme un ennemi dans la Guerre contre la Terreur, Khartoum n’aurait pas signé l’accord.

L’approche lamentable par le CPA de la pléthore de groupes armés dans le futur État du Soudan du Sud fut basée sur l’hypothèse que seuls ceux qui possédaient la capacité de mener la guerre, avaient le droit de définir les termes de la paix. La conséquence la plus grave de l’accord fut que l’opposition  politique non militarisée, à la fois au Soudan et dans le pays en devenir, fut lourdement marginalisée. La SPLA, qui était à la fois une armée et un mouvement, émergea à la tête du Soudan du Sud comme un double précoce du parti au pouvoir au Soudan, le NCP. Le CPA perpétua le pire héritage de la guerre de libération, y compris le refus par la SPLA  d’accepter la réforme interne, et  sema les graines de la crise. Il a soutenu le pouvoir de la SPLA – la puissance de feu – aux dépend de la classe politique, des associations civiques, et de la population civile, et il a mis le nouvel État dans les mains d’une clique qui n’avait pas à rendre de compte, dont la seule expérience en tant que personnalités dominantes dans l’armée de libération, résidait dans la lutte armée. Des voix enthousiastes venues du reste du monde, en particulier de la troïka, ont renforcé l’illusion du nouveau régime conduit par Kiir, que tout ce dont il avait besoin pour garder le pouvoir, était le soutien international. Il se vautra dans les explications selon lesquelles le monde admettait, désormais, la « victim culture » : le sud, quand il faisait partie du Soudan, avait été terrorisé, affamé, bombardé et brutalisé, et, donc, comme pour le Rwanda post-génocide, quoi qu’il arrive ensuite, les victimes en charge de leur propre destiné, doivent être dorlotées et absoutes de toute responsabilité.

Il y a six ans, le régime de Khartoum a été accusé ouvertement, et à juste titre, de fraude lorsqu’il a appelé le pays à voter. Mais au Soudan du Sud, une nation alors en construction, la fraude du referendum sur l’auto-détermination, qui enregistra 99,8% de « oui », fut approuvée avec un grand sourire par la communauté internationale. Deux ans plus tard, lorsque la SPLA au pouvoir sembla se scinder plus ou moins à parts égales – chaque moitié décidée à dévorer le tout – la presse occidentale fut confuse. Elle avait toujours loué les victimes chrétiennes et animistes dans le Sud contre leurs oppresseurs musulmans et arabes du Nord, et cherchait maintenant une explication aussi convenue à l’explosion de la guerre civile dans le nouveau territoire des victimes où tout était supposé bien se passer. La vieille expression « tribalisme » devint la nouvelle formule. Rien de mieux que la nature ethnique de la scission dans le Conseil national de libération : il s’agissait, après tout, d’une confrontation entre Nuer et Dinka. À partir de ce point de vue, le conflit actuel qui dure depuis 2013 et dont les morts se comptent par milliers, oppose le gouvernement à majorité Dinka et une rébellion conduite par les Nuer.

Le Soudan du Sud est une société multiethnique. Aucun groupe ethnique ne constitue une majorité, mais les Dinka (3,2 millions) et les Nuer (1,6 millions) forment 57% de la population du nouvel État. Les deux groupes ont des langues similaires et une économie agro-pastorale en commun. L’idée que les Nuer, et les Dinka dans une moindre mesure, se font la guerre naturellement fut d’abord avancée par les anthropologues britanniques dirigés par Edward Evans-Pritchard. Le discours colonial européen décrivait les zones du sud de ce qui était alors un condominium anglo-égyptien, comme un pays habité par une série de groupes nomades « tribaux » rivalisant pour l’eau et les pâturages. Cette compétition incessante était considérée comme générant des cycls périodiques de guérilla entre les ethnies rivales. Evans-Pritchard décrit les Nuer comme « une progéniture sauvage de Dinka ». La difficulté, écrit-il, est que « chaque Nuer, produit d’une éducation dure et égalitariste, profondément démocratique et facilement violent, se considère  aussi valable que son voisin ». Il décrit une culture profondément égalitaire dont l’aversion réelle n’était pas tant dirigée contre ses voisins que contre le régime colonial centralisé, administré par les Britanniques. Les chefs nommés par l’autorité coloniale ne firent aucune percée dans la société civile Nuer : pendant des générations, elle avait nommé ses propres chefs, y compris les chefs spirituels, aujourd’hui considérés comme des prophètes. Evans-Pritchard décida finalement que les Nuer étaient un peuple réfractaire et vit plus de promesses dans les Dinka. Il était rassuré par la croyance Dinka que les gens, même à l’intérieur d’une même famille, ne sont pas « aussi égaux que des allumettes dans une boîte ». En bref, les Nuer étaient trop égalitaristes pour l’anthropologie britannique.

Mais les anthropologues ne sont pas des historiens. L’histoire de la région suggère que toutes les évolutions politiques dans le Soudan du Sud  « chrétien et animiste africain » coïncide avec l’union des Dinka et des Nuer dans une cause commune. Les historiens datent le début du mouvement national soudanais à la formation de la Ligue du Drapeau Blanc antibritannique par deux musulmans Soudanais du Sud dans les années 1920, l’un d’origine Dinka et Nouba (Ali al-Latif), l’autre un Nuer (Abdul Fadhil Almaz). Les deux furent célèbres pour leur rôle dans le soulèvement armé de 1924 contre les Britanniques. On retrouve la même histoire de collaboration dans l’insubordination avec un Dinka (Kerubino Kuanyin Bol) et un Nuer (William Nyuon Bany), deux anciens officiers de l’armée soudanaise qui conduisirent à la fondation de la SPLA en 1983, et à une nouvelle phase de la lutte du Nord-Sud qui finit avec l’accord de sécession en janvier 2005.

Pour les Britanniques, le défi était de savoir comment administrer des communautés mobiles, semi pastorales qui étaient arrivées à une compréhension de l’équilibre entre l’autonomie et la coexistence dans une région multiethnique. La solution britannique fut de les distinguer les unes des autres et de les politiser toutes, assignant chacune dans un territoire, administrées par une autorité ethnique nommée par le pouvoir colonial. Ces autorités tribales pouvaient distribuer la terre et arbitrer les conflits locaux, ainsi que faire appel au pouvoir colonial lorsque leur statut - une invention britannique - était contesté. Ironiquement, lorsque le Soudan du Sud autonome commença à faire des arrangements pour un gouvernement local après 2005 en vue de l’indépendance, il reprit le modèle colonial britannique. La politisation de l’ethnie brisa la perspective de citoyenneté sur des bases tribales. Dans une autorité locale après l’autre, ceux qui se considéraient comme les autochtones d’une zone entrèrent en conflit avec les autres dont ils pensaient qu’ils n’avaient aucun droit  coutumier sur les ressources naturelles qu’ils avaient partagées sans problème pendant les longues années de guerre. Les non locaux exigèrent rapidement une patrie ethnique propre. Tel est le tribalisme dans sa forme accomplie. 

Des visions contradictoires : un Soudan du Sud indépendant ou un Nouveau Soudan ?

Deux exigences ont principalement conduit à la mobilisation des groupes politiques au Soudan du Sud. L’une fut l’appel à la solidarité ethnique et à la représentation ethnique. L’autre fut la direction à prendre par le nouveau pouvoir : un nouveau Soudan ou un Soudan du Sud indépendant ?

La première guerre de libération des Anyanya fut organisée autour de la revendication d’un Soudan du Sud indépendant. Pour John Garang, cette revendication avait permis à Khartoum d’isoler le Sud en ralliant le reste du pays contre la sécession. Garang concluait que pour réussir, la SPLA devait définir un objectif « Tout-Soudan » autour duquel les forces mécontentes à travers le pays pouvaient se rallier, pour renverser ainsi politiquement les rôles et isoler Khartoum. Les événements ont prouvé que Garang avait raison. Les plus grandes victoires de la SPLA furent obtenues dans les zones frontalières juste à la limite nord-sud (sud-Kordofan, Nil bleu, Monts de Nouba) et dans la partie occidentale du pays (Darfour) où son exemple conduisit à la formation d’un mouvement parallèle pour l’autonomie.

La grande contribution de Garang fut d’inspirer une vision qui rendait possible un point de ralliement unique autour duquel mobiliser le mécontentement dans tout le Soudan. Son seul échec très important fut de subordonner cette vision à la lutte pour le pouvoir et l’ambition personnelle. Confronté à la revendication de réforme, il privilégia la consolidation du pouvoir. Le résultat fut que chaque combat majeur, idéologique ou personnel, conduisit à verser encore plus de sang. Et chaque carnage subséquent  se termina par une stratégie de partage du pouvoir cosmétique, un partage de postes et de ressources qui ne fut, finalement, qu’un interlude entre deux périodes sanglantes.

Cet échec à construire une culture institutionnelle qui aurait  filtré et géré les conflits internes parmi les dirigeants, contamina toutes les institutions, mais par-dessus tout, l’armée. Les divergences internes mijotèrent et explosèrent en un massif bain de sang, d’abord en 1991 puis en 2013. Et, cependant, la stratégie semblait marcher. La raison était externe : aussi longtemps que Garang et ceux qui lui succédèrent, s’accommodèrent des exigences des puissances étrangères, que ce soit pendant la période de la Guerre Froide ou, plus récemment , la Guerre contre la Terreur, ils purent compter sur un soutien total de l’extérieur.

 1991 : le massacre de Bor et après…

Le massacre de 1991 eut lieu lorsque deux commandants supérieurs de la SPLA, Lam Akol dans le Nil supérieur et Riek Machar, à Nasir sur la frontière éthiopienne, associés à Gordon Kong, appelèrent au remplacement de John Garang en tant que dirigeant. Les commandants se mobilisèrent autour de deux revendications : Garang avait lié la SPLA trop étroitement au gouvernement de Mengistu Haile Mariam en Éthiopie, d’une part, d’autre part, le soutien éthiopien était utilisé pour contrecarrer la revendication d’un Soudan du Sud indépendant et d’une réforme interne.

Dans le conflit qui a suivi, les forces de Machar, dit-on, ont massacré environ 2000 civils Dinka. Globalement implanté  avant le massacre de Bor, le groupe de Nasir se réduisit à une affaire plus ou moins exclusivement Nuer après le bain de sang – et finit par signer un accord avec le gouvernement soudanais. Alors que de plus en plus de groupes s’unifiaient, la collaboration qui suivit permit au gouvernement du Soudan d’exploiter le pétrole des sites du Sud Soudan, dans l’État de Unity et dans le Nil supérieur.

L’accord de  paix de Khartoum entre Riek Machar et le gouvernement soudanais fut rompu en 2001. Machar et une partie de ses forces retournèrent au SPLM, mais le reste, conduit par Paulino Matip et d’autres généraux, restèrent derrière, à Khartoum, et formèrent les Forces de Défense du Soudan du Sud (SSDF), une organisation qui devint une formidable force parrainée par l’armée du Soudan.

 Une réconciliation pragmatique : Wunlitin

Entre 1991 et 2006, avant que les forces rebelles de Paulino Matip retournent dans le sein de la SPLA, eut lieu une réconciliation pragmatique entre les communautés sur le terrain. Ces multiples initiatives furent le résultat  d’un fait inévitable : les communautés voisines n’avaient pas d’autre choix que de s’arranger entre elles, tôt ou tard. Ce processus de base prit place à l’intérieur des communautés, comme entre les communautés voisines. L’initiative vint de dirigeants locaux, généralement des chefs ou des chefs religieux, et impliqua la participation active des femmes et des jeunes.

Au cours de la décennie qui suivit 1991, la tentative de  réconciliation la plus célèbre au niveau communautaire fut ce qui est appelée Wunlit, du nom de la ville située dans le Bahr-el-Ghazal où s’était tenue la conférence Dinka-Nuer de la rive occidentale pour la paix et la réconciliation (Dinka-Nuer West Bank Peace and Reconciliation Conference), du 27 février au 8 mars 1999. Wunlit avait trois limites.

La première était d’ordre spatial. Bien que recouvrant de multiples communautés et étant trans-local, le processus Wunlit ne couvrait pas toutes les régions déchirées par la violence de 1991. Il affectait seulement une rive du Nil et les Dinka de Bahr-el- Ghazal, et pas les Dinka de Bor.

La seconde est structurelle. Wunlit porte les principales caractéristiques des forces qui l’ont géré : les églises et les chefs. La particularité des deux au Soudan du Sud était que chacun avait développé une institution ethnique. Durant la période coloniale, les Britanniques avaient divisé le Sud en zones et  distribué  chaque zone à une entité différente : les Presbytériens reçurent le Nil supérieur, les Catholiques, le Bahr-el-Ghazal supérieur, les Anglicans l’Equatoria. Ce ne fut qu’après le vote de la loi soudanaise de 1962, dite Loi sur les Sociétés missionnaires, et l’expulsion par le gouvernement de tous les missionnaires, que la direction des églises ethniques commença à coopérer sous une mêmetutelle, le Conseil des Églises. Cette histoire illustre à la fois le début sectaire de l’organisation de l’Eglise, et l’impératif de le dépasser face à la répression du gouvernement ; il souligne aussi l’inadéquation de l’Eglise comme force viable pour une réconciliation nationale. On peut dire la même chose de chefs qui dispensèrent ce qui s’appelait la justice traditionnelle.

La troisième fut politique. Le champ de la justice traditionnelle est limité aux conflits communautaires, non aux conflits issus des constructions définies par l’État. La justice traditionnelle avait, donc, peu à dire sur la relation entre l’État et la société et sur les droits individuels. La situation après le 15 décembre a souligné les limites de la Justice face à la violence de masse et au nettoyage ethnique à grande échelle, y compris l’appropriation massive de la propriété telle que le vol des maisons dans les zones urbaines et la terre dans la campagne.

En tant que processus pragmatique, le Wunlit creusa encore davantage les divisions apparues en 1991. La « réconciliation » qui suivit fut motivée par des considérations à court terme et fut incapable d’éviter le désastre de 2013. L’impulsion de ces  divisions ne vint pas des tribus dans la société, mais des formations armées dans la structure proto-État. Lorsque le Sud Soudan devint indépendant en 2011, il n’y avait pas une armée, mais au moins trois : la SPLA post-1991, le groupe Machar qui était revenu en 2002, et le SSDF de Matip revenu en dernier, en 2006.

Qui est responsable L’Armée de libération du peuple du Soudan (SPLA)

La SPLA n’est pas une armée de métier. Les soldats sont mobilisés opération par opération et dissous ensuite. Elle ressemble fortement à l’Armée Blanche, même si elle possède une structure formelle de commandement et des procédures d’entraînement. Elle est, dit-on, composée d’environ 240 000 soldats, dont des combattants handicapés et des retraités qui restent sur les listes des effectifs. Il y a tout un complément de commandants : 700 généraux à l’époque de la crise de 2013, y compris quatre généraux 4*, neuf 3*, une centaine de majors-généraux et un nombre incalculable de brigadier-généraux. Les officiers de haut rang ont une liste de soldats à leur disposition, mais le commandement central n’a pas accès à ces listes, ce qui rend impossible l’organisation d’unités mixtes Dinka et Nuer.  L’armée s’est formée sur le terrain. Après la sécession de 1991, les dirigeants de la rébellion qui avaient rejoint Khartoum, retournèrent en 2002 en tant que dirigeants factionnels avec leurs troupes intactes. Ceux qui restèrent à Khartoum, organisés en SSDF, retournèrent en 2006. Le SSDF était un vague conglomérat de milices de villages, à peu près de la même taille que la SPLA avant leur apparition, dit-on : leur chef fut, alors, nommé commandant-adjoint de l’ensemble de l’armée sous les ordres de Salva Kiir.

La politique inclusive de Kiir créa une collection de milices séparées, buvant toutes au même trou d’eau : avant leur effondrement, en 2013, elles étaient toutes financées, payées et équipées par le nouveau gouvernement de Juba. Des soldats expérimentés se trouvèrent à travailler dans la même armée avec – et parfois sous les ordres de – des hommes qu’ils avaient combattus peu avant. Certains partirent convaincus qu’en plus d’une division ethnique entre Dinka et Nuer, il y avait une division politique entre libérateurs et collaborateurs. Le grand chapiteau de Kiir fut conçu comme une grande réconciliation, mais cela encouragea les miliciens à monnayer la paix et transforma la rébellion en une monnaie d’échange : ceux qui avaient des griefs se rebellèrent et furent récompensés. La politique de réconciliation devint une incitation à la rébellion.

Tel fut le cas de David YauYay, un ancien instituteur qui dirigea une milice nommée SPLA Cobra dans plusieurs rébellions, changeant son allégeance et celle de ses combattants dans un va-et-vient entre Juba et Khartoum. Sa rébellion la plus récente, en 2014, fut suivie par des négociations et l’intégration de ses hommes dans la SPLA. YauYau fut nommé général et reçut le commandement d’une zone de population de 127000 habitants qui, comme l’expliquait le ministre de la Défense, serait aujourd’hui « autonome et sous la direction du président, pas un État, mais avec les pouvoirs d’un État ». Comme le commentait un brigadier-général que nous avons interviewé, « David YauYau a obtenu ce qu’il voulait. Ses soldats sont sous son commandement bien que nominativement  intégrés à la SPLA. Nous ne savons pas où ses soldats se trouvent aujourd’hui. » Selon un officier supérieur, « la plupart de ces miliciens sont analphabètes, dirigés par des majors-généraux analphabètes. Jusqu’à  aujourd’hui, nous ne les avons pas intégrés ». Pour lui, « essayer d’organiser l’armée, c’est comme avec les ONG au Soudan du Sud, chacune avec sa direction, chacune sponsorisée par un pays différent. » La démobilisation était clairement une meilleure option, mais elle s’avéra très difficile : « Vous ne pouvez pas démobiliser quelqu’un qui a un fusil. Vous lui donnez de l’argent dans le cadre du programme de démobilisation (DDR) et lorsqu’il n’en a plus, il retourne dans le bush ».

Le spectre de la guerre en cours avec le Soudan, le voisin du nord, signifia en tout cas que la véritable tâche de  réformer l’armé fut négligée par la direction du Sud Soudan et la troïka, avec la communauté internationale dans le sillage : les personnalités militaires furent installées comme ministres ou chefs de départements dans la fonction publique, Kiir, le commandement en chef de la SPLA, devint le président civil, un général devint le porte-parole du Parlement, et des brigadiers devinrent des gouverneurs provinciaux. Il y avait des petites armes partout ; la plupart des soldats vivaient dans des quartiers civils avec leur famille – pas dans des casernes – et gardèrent leurs armes. Les commandants pouvaient agir selon leur désir : il n’y avait aucune objection à leurs décisions. Avec le retour et l’intégration des différentes factions, la SPLA devint une armée majoritairement Nuer,  55 à 60% de ses soldats étant issus de 20% de la population. Mais le déséquilibre Nuer-Dinka ne fut qu’une des nombreuses tensions, parmi lesquelles l’hostilité entre les soldats qui avaient combattu précédemment dans des camps opposés, quelle que soit leur ethnie.

Ma thèse est simple : le problème au Soudan du Sud n’a pas surgi de la société. Sa genèse réside dans le proto-État monté en graine par la troïka comme dans une serre, dans les convulsions de la Guerre à la Terreur.

 La dictature du SPLM

Ce sont ces milliers de manieurs de fusils du Soudan du Sud et leurs commandants à qui on donna le pouvoir en 2005, non parce qu’ils avaient gagné la guerre, mais parce que c’est ce que leurs sponsors internationaux – la troïka particulièrement – avait en tête. Un dirigeant politique de l’opposition à Juba nous a dit que l’accord « avait donné le pouvoir au SPLM qu’il n’aurait pas pu obtenir politiquement. Cela a permis au SPLM de s’enraciner… L’État devint le SPLM et le SPLM devint l’État. » La relation du SPLM avec les autres forces politiques au Soudan du Sud a subi un changement après le referendum de 2011. La conférence All-South Soudan Political Parties (conférence des partis de tout le Soudan du Sud) qui s’était tenue l’année précédente, s’était terminée par un appel à un gouvernement de transition d’unité nationale, composé de tous les partis politiques et dirigé par Kiir ; elle avait décidé de réunir une Conférence constitutionnelle et d’organiser de nouvelles élections dans deux ans. Mais après le referendum, la SPLA révisa la constitution et s’octroya le droit de gouverner jusqu’en 2015. Ouverte avant l’indépendance à la négociation avec les forces internes dont la coopération et le soutien lui étaient nécessaires, la SPLA les considéra, alors, comme une nuisance dont elle pouvait se passer, étant donné qu’elle avait le plein soutien de la troïka.

L’ordre politique créé sous le CPA était moins une dictature d’un seul parti que celle de tous les groupes armés : il légitima tout groupe portant les armes. Alors que des cadres de plus en plus expérimentés se voyaient refuser un emploi dans le secteur d’État – pour n’avoir pas participé au combat, ou pour avoir travaillé dans le Nord avant l’indépendance, ou parce qu’ils parlaient arabe et non anglais – une pénurie artificielle de ressources humaines fut créée. Des donateurs remplissaient le fossé. Le résultat fut une disjonction totale entre le cadre technique de multinationales dirigées par les donateurs et la direction politique. D’un côté, un grand nombre de gens furent formés, de l’autre, peu furent intégrés dans les structures du gouvernement, et la pénurie de fonctionnaires compétents devint chaque jour plus aigüe, laissant le nouveau pays dans un état de dépendance que les Nations unies furent heureuses d’encourager dans le cadre de leur mission paternaliste de « construction de l’État » et de « construction de la nation ». Responsable de l’accompagnement de la transition du CPA en 2005 à l’indépendance en 2011, la Mission onusienne en République du Soudan du Sud fit beaucoup pour garantir que le pays devienne dépendant internationalement.

En l’absence d’une fonction publique, les ministères furent occupés -  plutôt que gérés – par des généraux et leurs proches. Une participante au Caucus des Femmes explique : « L’emploi dans le ministère, du directeur général à la femme de ménage, est destiné à une seule tribu. Lorsqu’un ministre est nommé, sa première question est combien il y a de gens de sa tribu dans le ministère. S’il pense qu’il n’y en a pas assez, les autres sont renvoyés sans autre forme de procès et les membres de la tribu sont recrutés ». Les justifications sont souvent les mêmes : « Nous avons combattu et pas vous, vous avez été avec les Jalaba (commerçants civils), nous étions avec le SPLM, nous étions avec l’Armée Rouge (l’armée révolutionnaire des jeunes), pas vous ».

L’accord de 2005 n’est pas comparable au prototype de la conférence de Lancaster House, qui prépara le terrain pour l’indépendance de nombreuses colonies britanniques, dont le Nigéria et le Kenya. De toutes les initiatives, la conférence Tout-Partis fut la plus proche d’un accord durable, mais elle avorta après le referendum. Considérer le Soudan du Sud  comme un État qui a échoué, c’est oublier le simple fait qu’il restait encore à construire les fondations mêmes de l’existence d’un État – infrastructures administrative, techniques et légales ou un bloc politique servant de fondation et de direction - soit à l’intérieur de l’élite, soit entre les communautés qui forment le Soudan du Sud. Il n’y avait pas d’administration, pas de système judiciaire, rien qui puisse faillir. La direction de cet État non–existant était soutenue et  adulée par des secteurs importants de la communauté internationale, conduite par la troïka.  Et, aujourd’hui, le pays est plongé dans le chaos. Plus qu’un État en échec, le Sud Soudan a raté sa transition.

 L’avenir

Quel peut être l’avenir ? Jusqu’ici, le Conseil de sécurité de l’ONU et l’Autorité intergouvernementale pour le Développement (IGAD) – une alliance pour les échanges commerciaux comprenant le Kenya, l’Ouganda, l’Éthiopie, la Somalie, Djibouti, le Soudan, le Soudan du Sud et l’Érythrée –ont appelé à un accord axé sur la redistribution des postes officiels de ceux qui doivent être tenus politiquement responsables du carnage qui a commencé le 16 décembre 2013. Mais cette approche élude à la fois la question de la responsabilité et celle de savoir comment créer une structure de pouvoir viable et responsable au Soudan du Sud.

Plus que tout autre événement, ce fut en 1991 que se forma la conscience collective de la génération actuelle des Soudanais du Sud. Il est intéressant de noter que la source du traumatisme national ne réside pas dans la lutte contre Khartoum, mais dans l’incapacité à maîtriser les conflits internes à la SPLA. 1991 ne fut pas résolu, mais remis à plus tard. Un membre du Caucus of Women a demandé instamment à l’AUCISS, notre Commission d’enquête, de reconnaître la signification du massacre de Bor en 1991 : « Un grand nombre de Dinka furent tués. Il n’y eut aucune responsabilité, aucune tentative de réconciliation, mais aucune vérité, non plus. La blessure est toujours là dans les cœurs de nombreux Dinka. La violence actuelle est, selon moi, un prolongement du massacre de 1991. » 1991 est un argument contre un arrangement de partage du pouvoir aux dépens de  la vérité et de la réforme. C’est un argument contre l’impunité – qui est revendiquée dans différentes langues. Deux mots que la commission a souvent entendus sont « souveraineté » et « démocratie ». Vous ne pouvez pas retirer un président élu, disent les émissaires de la troïka, ou le président en titre, disent les partisans de Kiir. Mais Kiir fut élu vice-président, non pas  président. En outre, cette élection fut organisée par la République du Soudan, pas par le gouvernement du Soudan du Sud. Pour cette raison,  le Soudan du Sud n’a connu aucune élection depuis son indépendance.

Comment réconcilions-nous l’État de droit avec la souveraineté ? Comment garantissons-nous que l’indépendance de l’Afrique durement gagnée, n’est pas compromise dans  le combat africain pour la démocratie ? Comment garantissons-nous qu’en jugeant un président en titre, nous ne faisons pas, aussi, un procès à la souveraineté du pays ? Il n’y a aucune réponse, ni formule unique, ni meilleure procédure capable de tout résoudre, sans tenir compte du contexte. Il n’y a pas d’autre solution que d’agir sur le champ. C’est cette prise de conscience qui est derrière l’appel pour une solution contextuelle orientée vers l’Afrique.

Le dogme de la formule unique est né dans la sphère de la politique économique et fut appliqué sous la forme d’une série de Programmes d’ajustements structurels (SAPs) par le Consensus de Washington dans les années 1980. Ses effets destructeurs sont, aujourd’hui, bien connus et documentés. Aujourd’hui, ces même formules miracles ont été implantées dans le champ de la résolution des conflits et de la justice transitionnelle, prescrivant une solution unique  en général : la responsabilité pénale. La Justice pénale est brandie comme l’étalon or, l’antidote à toutes les manifestations de violence extrême. Cette approche se résume à une simple déclaration : un crime a été commis, ses auteurs doivent être identifiés et punis. La question de la Justice est ainsi réduite à une question de crime et de châtiment. Cependant, la recherche de la responsabilité pénale ne peut pas se faire aux dépens de la paix et de l’ordre politique. Cela ne signifie pas abandonner l’exigence d’une responsabilité pénale, mais reconnaître que sa réalisation appelle la construction d’un consensus politique suffisant.

Qui devrait être tenu responsable politiquement pour la violence extrême qui a détruit les vies de centaines de milliers de Soudanais du Sud, depuis décembre 2013 ? Deux groupes  principalement. D’abord, la troïka des États occidentaux et ses amis comme l’IGAD, pour leur rôle décisif dans la mise en cadre d’un accord qui a mis en place un pouvoir armé incontesté au Soudan du Sud. Ensuite, le cabinet du gouvernement d’avant juillet 2013, au Soudan du Sud, pour la crise politique qui a conduit à la fusion politique du 15 décembre  2013.

L’organisation régionale des États, l’IGAD, et le Conseil de sécurité de l’ONU qui représente la communauté internationale ont bricolé ensemble un autre accord de fortune pour arrêter le cycle de combat au Soudan du Sud. L’accord comprend trois points principaux : un gouvernement de coalition fondé sur le partage des sièges entre les deux parties de la guerre civile, la démilitarisation de Juba qui sera le siège de ce gouvernement et un accord pour qu’un tribunal mixte juge tous ceux qui sont considérés pénalement coupable de la violence de masse pendant la guerre civile. Le dilemme évident de cet accord est que ceux qui risquent d’être jugés sont aussi ceux qui tiennent le pouvoir. Gardant ça en tête, Salva Kiir et Riek Machar ont publié un éditorial dans le New York Times proposant qu’il n’y ait pas de procès, mais une réconciliation fondée sur le pardon, bien que Machar ait désavoué l’éditorial quatre jours après sa publication, affirmant n’avoir pas été consulté  sur son contenu. Du point de vue de l’IGAD et de la troïka, cette proposition peut être le moyen le moins coûteux pour d’aller de l’avant. Mais ce n’est certainement pas la clé pour un futur stable.

Une alternative pour cette marche en avant demanderait une volonté politique plus grande, plus de ressources et une vision plus radicale de la part de toutes les parties concernées. Cela demande de reconnaître que la transition du CPA a échoué ; qu’elle a nourri les tendances les plus antiréformistes dans la SPLA et préparé le terrain pour l’explosion des violences de décembre 2013. Le Soudan du Sud a besoin d’une seconde transition. Au lieu de donner le pouvoir politique à ceux qui ont des armes, cette transition cherchera à construire un bloc politique à la fois au niveau de la société et de la classe politique. Elle cherchera à combiner la justice politique avec la réforme politique. La justice politique concerne la responsabilité politique aux niveaux individuel et sociétal. La clé pour atteindre la justice politique sera l’exclusion des postes élevés de tous ceux qui sont politiquement responsables de la violence de masse qui a suivi la crise du 15 décembre 2013. La clé de la réforme politique sera la démilitarisation et la démocratisation au niveau sociétal de façon à ce que le processus de réforme des milices au niveau local se fasse main dans la main avec celui de la création de communautés  démocratiques autogouvernées. La démilitarisation de Juba est un point de départ pour le processus de réforme. Pour qu’il se poursuive, la démilitarisation devra s’étendre au-delà de Juba à la plus grande partie du pays.

Le défi de la construction de cette transition est politique. Est-il possible de mettre ensemble une autorité politique ayant la crédibilité, la vision et l’expérience d’une tâche qui combine des éléments de tutelle, avec celle d’un projet démocratique ?  Pour cela, je suggère une autorité politique mixte dirigée par une équipe africaine – de préférence le High Level Panel on Soudan (nord et sud) de l’Union africaine présidé par l’ex-président sud-africain Thabo Mbeki – soutenue par l’autorité conjointe de l’Union africaine et de l’ONU.

*Mahmood Mamdani (né le 23 avril 1948) est un auteur universitaire ougandais et un analyste politique. Il est directeur du Makerere Institute of Social Researche (MISR), professeur à la School of International and Public Affairs de la Columbia University et professeur d’anthropologie, de sciences politiques et d’études africaines à la Columbia University.

Source : http://bostonreview.net/world/mahmood-mamdani-south-sudan-failed-transition Global Justice

Traduit de l’anglais par Christine Abdelkrim-Delanne