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Par : Afrique Asie
Publié le : 28/12/12

Assisterions-nous à un remake de la bataille pour le siège de directeur général de l’Unesco qui avait opposé en 2009, en finale, la Bulgare Irina Bokova à l’ancien ministre égyptien de la Culture Farouk Hosni ? S’il est encore tôt pour connaître les contours de la prochaine bataille, il ne fait pas de doute qu’elle va, une fois encore, opposer les pays occidentaux aux candidats du Sud.

Théoriquement, le poste doit revenir cette fois-ci à un candidat appartenant à la sphère arabo-africaine. C’est dans cette perspective que Rachad Farah (1), diplomate djiboutien chevronné (actuellement ambassadeur de son pays en France et auprès de l’Unesco, dont il connaît les atouts et les défauts), dont le pays est la fois membre de la Ligue arabe et de l’Union africaine (UA), vient de se porter candidat.

La bataille n’est pas gagnée. L’Unesco, en effet, est devenu non plus un espace de dialogue entre les cultures, mais une arène politique utilisée par certains groupes de pays, notamment les États-Unis, pour imposer leur vision hégémonique du monde. L’admission de la Palestine, le 31 octobre 2011, comme État membre à part entière, avait provoqué la colère des Américains et le gel de leur participation au budget (22 %).

Pour gagner le défi, Rachad Farah s’attelle d’abord à obtenir la caution de l’UA, de la Ligue arabe et de l’Organisation de la coopération islamique. Un objectif à portée de main, étant donné le rôle que joue Djibouti comme pont entre l’Afrique, le monde arabe et l’Asie, tout en se positionnant comme allié de l’Occident. Spécialiste en histoire-géographie et en relations internationales, il espère redonner à cette organisation sa vocation première, celle de la promotion de la culture et de la science et de dépasser, par la connaissance, le choc des civilisations, né du choc des ignorances. Vaste programme !

Traduction de l’interview de Rachad Farah au Quotidien tunisien Echourouk

 

Echourouk : Commençons d’abord par présenter votre parcours professionnel qui vous a mené de Djibouti au Japon, puis en Europe…

 

Rachad Farah : Je suis spécialisé en histoire-géographie et en relations internationales. Ma vie professionnelle, à la suite à l’indépendance de Djibouti, s’est faite dans l’ouverture au monde et aux peuples. Je partage avec mon peuple son espérance en la culture et en l'humanisme. C’est une source de créativité et un moyen de contribuer au patrimoine humain commun.

J’étais, comme toute ma génération, en quête de ce rêve depuis mes premier pas au sein du ministère des Affaires étrangères, c’est ce qui m’a poussé à parcourir trois continents : l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Je viens d’un continent où la pauvreté voisine avec le progrès technologique, qui a vécu de nombreuses guerres, des conflits ethniques, des afflux de réfugiés. J’ai vécu ces problèmes et j’ai contribué à les traiter. J’espère avoir l’occasion de poursuivre ce travail : promouvoir la culture comme pilier du développement, renforcer le dialogue entre les peuples et les civilisations, parce que je crois en la capacité de l’être humain à être créatif et à concrétiser ses ambitions.

J’ai développé des convictions, notamment le fait que la pauvreté, les guerres, le sous-développement ne sont pas un destin sans appel, mais les conséquences de certains facteurs qui peuvent disparaitre. Il faut agir. On a autant besoin d’intellectuels et de visionnaires que d’hommes de terrains qui partagent les souffrances et les inquiétudes des populations et leur offrent des solutions pratiques. Le développement est le résultat d’un effort réel et non un luxe intellectuel.

 

Vous êtes un citoyen du monde?

 

Tout d’abord, je suis un citoyen fier de son appartenance à Djibouti. Mon peuple m’a appris le sens de la paix et l’amour du bien. « Citoyen du monde » oui, si vous sous-entendez le fait de se positionner de manière positive au sein de la culture mondiale et assimiler le choc de la modernité, ainsi que de profiter des occasions de partenariat dans le but de renforcer la coopération nord-sud.

 

J’ai organisé, en coopération avec l’Unesco, un Think Tank en Afrique de l’Est (the Great Horizon). Ce projet est réalisé en coopération avec les universités d’Afrique de l’Est et des intellectuels arabes et africains. Notre capitale, Djibouti, a été élue comme siège pour cet organisme. La dernière rencontre s’est tenue en 2010 en présence des ministres de la Jeunesse des pays de l’Afrique de l’Est et l’association des jeunes d’Afrique de l’Est. Le rôle des jeunes est primordial dans la construction de l’avenir sur le plan social.

J’ai également travaillé au sein de l’Organisation internationale de la francophonie pour « enraciner la paix dans les esprits des hommes et des femmes » à travers l’éducation, la culture et le dialogue entre les peuples et les civilisations. C’est ce que j’ai fait durant les quinze ans que j’ai vécus au Japon.

 

Les relations entre le Japon et l’Afrique sont encore très sommaires, comment vous y êtes-vous adapté ?

Le Japon consiste en un ensemble d’îles qui bénéficient de conditions naturelles particulières. L’expérience de la Seconde guerre mondiale a écarté de l’esprit japonais moderniste l’idée de miser sur la force militaire. Le pays bénéficie d’une culture authentique et le peuple japonais tient à sa langue, voire à la dimension traditionnelle de sa culture. C’est ce qui l’a aidé à survivre aux épreuves et à préserver ses traditions. La force du Japon réside dans le fait qu’il a su unifier ses efforts, récupérer sa force et prouver sa présence économique et technologique sur le plan mondial. Les Africains doivent maintenant mettre en œuvre une volonté d’ouverture vers les Japonais

 

De quelle façon ?

 

Le Japon est une force économique et technologique. Ses rapports avec son environnement extérieur sont diversifiés et solides. De plus, la dimension humanitaire y est admirable. Le Japon est également très avancé en matière d’aide et de développement solidaire. La coopération avec les Japonais peut relever de plusieurs domaines : humanitaire pour lutter contre les épidémies, l’analphabétisme et le problème des réfugiés ; économique car construire des bases industrielles en Afrique lui permettrait de réduire certains coûts ; technologique aussi, pourquoi pas. Nos universités et nos instituts tireront bénéfice d’une coopération solide avec Tokyo.

 

J’ai participé aux conférences TICAD (Tokyo International Conference on African Development), dont la première édition s’est tenue en 1993, la deuxième en 1998 et la troisième en 2003. Il faut maintenant coordonner les efforts et proposer des projets réalistes. On a aussi besoin d’améliorer l’attractivité des investissements dans les pays africains, le Japon accorde beaucoup d’importance à la bonne gouvernance et à la transparence des rapports.

J’ai participé, avec mon épouse, à la fondation de l’Association des Médecins d’Asie, lancée en 1993, en élargissant son domaine d’activité vers les pays africains et arabes. L’association est active dans des régions en conflit et en phase de post-conflit comme Djibouti (problème des réfugiés), le Kenya, l’Ouganda, les Soudans, le Rwanda, le Burundi, etc…

J’ai également participé à la création de l’université Asian Pacific, qui reçoit autant d’étudiants et de professeurs étrangers que japonais. En tant que membre du conseil d’administration, j’ai encouragé le corps diplomatique étranger au Japon à soutenir ce projet et à déployer des efforts afin que cette université puisse accueillir des étudiants des pays du Sud.

Comment décririez-vous les aspects les plus importants de la politique étrangère de votre pays ? Quels peuvent être les moyens nécessaires pour développer la coopération avec la Tunisie ?

Depuis son indépendance en 1977, Djibouti a veillé à être un pays de paix et de coexistence entre les peuples, sur un contient qui souffre de conflits et de problèmes de développement. Djibouti soutient toute tentative visant à freiner et résoudre les crises dans la Corne de l’Afrique.

Nos relations avec la Tunisie sont excellentes. La coopération artistique connaît un véritable succès. Au cours de ma dernière visite, j’ai proposé à mes collègues au gouvernement de soutenir ces relations afin de profiter de l’expertise tunisienne dans le domaine de l’enseignement, notamment.

J’espère que les investisseurs tunisiens auront plus d’occasions pour découvrir les opportunités d’investissement dans un pays que les experts estiment être un pays d’échanges commerciaux sur le plan international dans les années à venir. Djibouti dispose de l’un des plus grands ports d’Afrique, situé sur un détroit stratégique. Ainsi, je pense qu’il est possible de renforcer les relations de coopération économique et commerciale entre nos deux pays.

Vous avez fait référence à la Corne de l’Afrique, comment envisagez-vous l’avenir de cette région ?

La Corne de l’Afrique regroupe Djibouti, la Somalie et l’Éthiopie et l’Erythrée. Elle s’étale sur une surface d’environ 2 millions de km2. C’est une région stratégique donnant sur le détroit Bab El Mandeb qui lie la Mer rouge, l’Océan indien et le Golfe d’Aden. Son importance réside dans ce lien entre l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Malheureusement, la région est affectée par les conflits, notamment somalien. Toutefois, cela ne justifie pas l’absence de stratégie de développement dans le cadre de partenariats bilatéraux ou trilatéraux. Ce problème est celui de la Corne de l’Afrique et de l’ensemble du continent. Les stratégies postcoloniales portent sur les mécanismes de résolution des conflits et non sur le traitement des problèmes de fond. La responsabilité incombe également aux Africains. On doit élaborer des politiques de coopération et mettre en œuvre des mécanismes de développement qui permettent de réaliser des progrès. Il n’est pas possible qu’une région qui donne sur la mer et à travers laquelle passent de larges fleuves souffre de problèmes de sécheresse et de famine.

Il existe aussi le problème des réfugiés qui ont passé des années dans des camps, sans éducation ni accès à la culture ni possibilité d’intégration. Ils n’ont que très peu de choix : soit l’immigration clandestine, soit les réseaux de violence.

Je pense que les préoccupations de l’Afrique commencent à inquiéter le monde entier. Elles sont devenues une menace pour la paix mondiale et de nouveaux défis à relever par la communauté internationale. Le nord du Mali en est le témoin. Toutefois, je reste optimiste quant à l’avenir du continent et à la volonté de ses peuples. Il est normal que la plupart des pays africains connaissent des difficultés, notamment ceux qui ont accédé à l’indépendance récemment. Il n’est donc pas difficile de relever ces défis et de communiquer au monde une image positive de l’Afrique. Cela constitue une des raisons pour lesquelles je me présente à la direction générale de l’Unesco.

Vous misez donc sur la culture et l’éducation pour le développement de l’Afrique ?

La culture et l’éducation sont les piliers du développement. En Afrique, on a besoin de beaucoup de ressources humaines et d’expertise dans tous les domaines, notamment la technologie. La pauvreté en matière de savoir et en technologie figurent au premier plan des préoccupations africaines. Ajoutons à cela le coût de la disparité Nord-Sud. L’Afrique a besoin d’aide humanitaire mais aussi de stratégies de développement exhaustives (politiques, économiques et culturelles) qui serviront notre continent et la stabilité mondiale. L’ignorance et la pauvreté constituent les causes les plus dangereuses de terrorisme et d’extrémisme. Le problème va se compliquer si les terroristes réussissent à pénétrer les vagues d’immigrés. Il faut une vision tridimensionnelle : développer les ressources humaines, renforcer la bonne gouvernance et l’investissement économique dans le cadre de partenariats.

Vous représentez votre pays auprès de l’Organisation internationale de la francophonie. Quelle est votre opinion sur cet organisme ?

Sur le plan politique, la France a tiré la leçon de ses erreurs dans la gestion de ses relations avec ses anciennes colonies. Elle a tourné le dos à « l’Afrique française ». Néanmoins, la culture française fait partie de la culture africaine. On n’en a pas honte. Au contraire, on considère cela comme une ouverture aux cultures humaines. L’Afrique est un continent multiculturel. En tant qu’Africains, on est appelé à protéger notre spécificité culturelle sans s’isoler. Le patrimoine africain figure parmi les patrimoines de l’humanité les plus authentiques, riches et diversifiés. Malheureusement, le continent ne dispose pas d’une bonne stratégie pour gérer cette diversité et son attractivité.

Et la culture arabe ? Comment est-elle présente en Afrique ?

La culture arabe est une culture authentique et résistante. Un pays comme Djibouti tient à son arabité. La langue arabe occupe une place importante dans l’enseignement à Djibouti, tout comme en plusieurs pays africains. Le problème réside plutôt dans sa place au sein de la mondialisation et son attractivité auprès des jeunes perdus entre la culture étrangère et celle provenant du passé. Elle doit être présente par le biais de la création artistique et littéraire. En Afrique, elle est capable de préserver son existence en s’intégrant à une stratégie interculturelle. Nos frères arabes sont appelés à s’ouvrir à la culture africaine et sa diversité. Il convient d’accorder plus de place aux intellectuels africains dans les activités culturelles des pays arabes. Malheureusement, on s’intéresse plus à l’intellectuel africain quand il écrit en français ou dans une autre langue que l’arabe. Al Tayeb Saleh a eu beaucoup de chance d’avoir du succès dans le monde arabe. La connaissance culturelle ouvre la voie à la coopération économique et politique.

Que pensez-vous, en tant que penseur et diplomate arabe et africain, des révolutions du printemps arabe ?

Le printemps arabe constitue un aboutissement historique inévitable dans le contexte de transformation intérieure et extérieure que connait la région. Tout est là pour pousser vers des réformes internes que certains systèmes ont rejeté, parce qu’ils avaient mal compris les nouvelles mentalités. Le printemps arabe traverse maintenant deux épreuves difficiles. D’une part, la question identitaire, représentée par l’opposition entre islamistes et laïcs, voire entre islamistes modérés et islamistes extrémistes. D’autre part, l’épreuve de la transition démocratique. Cette transition s’inscrit dans un contexte de conflits entre les régimes que la révolution a portés et leurs opposants, que ce soit des révolutionnaires ou des antirévolutionnaires. Dans ce cas, le dialogue est la solution. Le temps aussi. Il est difficile de réaliser une transition démocratique dans peu de temps. Les révolutions ont toujours besoin de temps pour arriver à la stabilité. Le contexte extérieur peut aussi jouer un rôle primordial. Je suis certain que les peuples du printemps arabe vont protéger la transition démocratique de la récession et que les pouvoirs modérés vont finir par gagner.

Mais certains pensent que le printemps arabe s’est transformé en hiver islamiste…

Il est trop tôt pour parler d’une tendance particulière. Il convient de définir l’expression « hiver islamiste ». Est-ce que vous sous-entendez la peur de l’influence accrue des islamistes extrémistes ou de l’accès au pouvoir des islamistes modérés ? Le modèle turc constitue un vrai succès, démontrant qu’il n’existe pas de contradiction entre l’islam et la démocratie. En effet, la Turquie a renforcé la confiance des islamistes en la démocratie. Jusque-là, les expériences tunisienne et égyptienne semblent rassurantes. Les islamistes tiennent leurs promesses, notamment laisser de la place aux autres mouvements politiques et rédiger une constitution représentant les différentes tendances. Certes, la présence d’un mouvement laïc, moderne, fort, supervisant cette expérience et poussant les islamistes modérés à prendre leur distance avec les extrémistes donne plus de valeur à cette expérience.

Que signifie votre candidature au poste de directeur général de l’Unesco?

L’Unesco est l’une des organisations onusiennes les plus importantes, représentant la coopération pour la paix et la coexistence des cultures et des civilisations. Je pense que l’accès de responsables de différents continents à la tête de l’organisation renforce cette image. Je pense que la présence d’un Arabe africain et musulman à la direction générale l’aidera à jouer un rôle encore plus important dans la réconciliation entre les peuples et les cultures. Cela enverra un message très fort à la jeunesse arabe et africaine, lui prouvant qu’elle n’est pas à la marge du monde ou en guerre avec autrui. Ajouton à la dimension symbolique, ma vision pour développer le fonctionnement de l’organisation. Je tiens à confirmer qu’elle est basée sur une critique en profondeur du fonctionnement de l’organisation.