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Par : Afrique Asie
Publié le : 16/03/17

L'éditorial du numéro de mars 2017 d'Afrique Asie.

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Le candidat Emmanuel Macron, qui doit son ascension fulgurante – du moins dans les sondages – à son mentor François Hollande, adepte d’un socialisme libéral, était en visite à Alger à la chasse des voix des électeurs franco-algériens, dans le cadre de sa course à l’Élysée. Il y a rappelé un constat que les historiens ont admis depuis longtemps : le colonialisme a été une entreprise violente de spoliation des peuples, de leurs richesses et de leur identité, au nom d’une « mission civilisatrice » qui a vite tourné à l’asservissement, à l’esclavage, aux massacres, à la déportation et à la dépersonnalisation. Il en est résulté, n’en déplaise aux tenants de la thèse révisionniste des « bienfaits de la colonisation », des sociétés appauvries, traumatisées et « clochardisées », au sens de la juste formule d’une historienne et sociologue de la colonisation, Germaine Tillion. Tout le monde le savait ou a fini par le savoir – y compris parmi l’élite de la bien-pensance française – sans que, au-delà de l’indignation de convenance, cette vérité historique ne provoque une réaction à la hauteur des crimes commis.

François Hollande lui-même dans son discours « de vérité », lors de sa visite d’État en Algérie le 20 décembre 2012 devant les deux chambres du Parlement algérien, avait timidement balisé la voie à son ancien conseiller économique et ministre de l’Économie. Voici le passage le plus significatif de ce discours : « L’histoire, même quand elle est tragique, même quand elle est douloureuse pour nos deux pays, elle doit être dite.Et la vérité je vais la dire ici, devant vous.Pendant 132 ans, l’Algérie a été soumise à un système profondément injuste et brutal ; ce système a un nom, c’est la colonisation, et je reconnais ici les souffrances que la colonisation a infligées au peuple algérien.Parmi ces souffrances, il y a eu les massacres de Sétif, de Guelma, de Kherrata, qui, je sais, demeurent ancrés dans la conscience des Algériens, mais aussi des Français.Parce qu’à Sétif, le 8 mai 1945, le jour même où le monde triomphait de la barbarie, la France manquait à ses valeurs universelles. »

Le candidat Macron, lui, n’a pas mâché ses mots lors d’un entretien pour une télé privée algérienne en qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité » et de « vraie barbarie ». « La colonisation fait partie de l’histoire française […] Ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes », a-t-il martelé.

Avant la Shoah, le génocide des juifs sous le régime nazi et de ses supplétifs, on ne parlait guère de « crimes contre l’humanité ». Les centaines de milliers, sans doute même plusieurs millions d’indigènes asservis, mis en esclavage, massacrés, déportés ou disparus étaient au mieux mis au bilan des dégâts collatéraux d’une « mission civilisatrice » critiquée dans ses méthodes, mais admise in fine comme « légitime » dans ses fondements.

D’ailleurs Emmanuel Macron, avant de mettre clairement des mots sur cette réalité, n’avait-il pas soutenu que « la France avait importé en Algérie les droits de l’homme, mais avait simplement oublié de les lire » ? Tout un chacun avait bien entendu et bien compris : l’intention y était, mais pas les actes. En octobre dernier, dans son acrobatie électoraliste, le candidat avait même vanté l’indigne loi du 23 février 2003 sur « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord »vite abrogée. Dans un entretien à l’hebdomadaire Le Point, il avait en effet déclaré : « Alors oui, en Algérie il y a eu la torture, mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie ».

Si l’Histoire s’insurge contre une interprétation qui s’apparente à une réhabilitation sournoise de l’idéologie coloniale, il faut reconnaître que cette dernière a généré une sous-culture historique qui a si profondément imprégné la société française que, en 2005 encore, des députés avaient osé proposer sans se gêner un projet de loi glorifiant les « bienfaits de la colonisation » en Algérie, sans être désavoués sur-le-champ par le président Jacques Chirac. Il aura fallu la riposte ferme d’Alger, qui refusait tout chantage mémoriel, pour que le texte soit abrogé et tombe dans les oubliettes. Nicolas Sarkozy et François Hollande ont tenté depuis de réparer les dégâts en profitant des embellies dans les rapports entre les deux pays. Le premier, en voulant garder deux fers au feu et tenir la balance égale entre harkis et Algériens. Le second est resté au milieu du gué, dans le droit fil des synthèses dans lesquelles il excellait lorsqu’il orchestrait les congrès du Parti socialiste.

Emmanuel Macron devrait maintenant aller jusqu’au bout de sa logique en proposant dans son programme présidentiel l’inscription dans la Constitution du colonialisme comme crime contre l’humanité. Non seulement en Algérie, mais dans tous les pays qui ont été victimes de cette barbarie : au Cameroun, au Congo, au Brésil, en Palestine, en Indochine, en Syrie et ailleurs… Il ne le fera certainement pas. Du moins en considérant ses reculades sémantiques devant les réactions soulevées dans l’Hexagone par les nostalgiques de l’Algérie française.

Au-delà du bilan noir des 132 ans de colonisation en Algérie, il convient de souligner à quel point la reconnaissance de ce « crime contre l’humanité » continue d’obstruer la vision d’une relation apaisée de l’avenir. Et cela dépasse les réactions rituelles de la droite, de l’extrême droite française empêtrée et de certains socialistes héritiers de la SFIO, dans une surenchère absurde de déni, d’autant plus efficace à leurs yeux que la présidentielle approche et que pieds-noirs et harkis fournissent des bâillons d’électeurs non négligeables,

Selon ces nostalgiques, aidés parfois par des néo-colonisés volontaires, l’Algérie est érigée en co-responsable – co-coupable, peut-on même écrire – de l’occultation des crimes coloniaux ! On ne peut voir dans cette dérive de la raison que la conséquence de l’idéologie, devenue prégnante sous certaines plumes, d’une « histoire partagée » appelant à la « réconciliation des mémoires » en mettant l’oppresseur et ses victimes sur un pied d’égalité devant leurs responsabilités et l’Histoire – avec un grand H. Le coup de pied dans la fourmilière, asséné involontairement sans doute par Emmanuel Macron, a dissipé pour longtemps les illusions du camp du révisionnisme national en révélant que les élites de France ne sont toujours pas prêtes à affronter un nouveau procès de Nuremberg – moral celui-là – qui viderait une fois pour toutes l’abcès colonial.

Contre ces impostures réactionnaires, nous recommande Bruno Guigue (*) « il faut relire ce qu’écrivait Aimé Césaire en 1955 dans son magnifique Discours sur le colonialisme. Il citait le colonel de Montagnac, l’un des conquérants de l’Algérie : “Pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichaut, mais bien des têtes d’hommes.” Il donnait la parole au comte d’Hérisson : “Il est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis.” Il citait aussi Pierre Loti relatant dans Le Figaro la prise de Thouan-An (Indochine) en 1883 : “La grande tuerie avait commencé ! C’était plaisant de voir ces gerbes de balles, si facilement dirigeables, s’abattre sur eux deux fois par minute. On en voyait d’absolument fous, qui se relevaient pris d’un vertige de courir. Ils faisaient en zigzag et tout de travers cette course de la mort, se retroussant jusqu’aux reins d’une manière comique… et puis on s’amusait à compter les morts.” »

Césaire écrivait aussi ces lignes fameuses dans son Discours sur le colonialisme : « Il faudrait étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe. »

L’Histoire a certes condamné le colonialisme et ses dérives. Mais ses laudateurs et ses nostalgiques continuent à sévir jusqu’à nos jours. En Irak, en Libye, au Yémen, en Syrie, en Palestine et au Sahara occidental, et on en passe. Rappeler que la colonisation est un crime contre l’humanité c’est, dit encore Bruno Guigue, « désigner avec les mots qui conviennent cette histoire douloureuse. Le colonialisme est une violence au carré, décuplée par le sentiment de supériorité raciale du colonisateur sur le colonisé. Perpétré sur les cinq continents, de Colomb à Netanyahou, le colonialisme est un crime contre l’humanité, car il nie l’humanité de celui qu’il opprime. »