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Par : Richard Labévière
Publié le : 13/03/17

Dès les premiers mots de la speakerine de cette soirée « thema » d’Arte consacrée à la Syrie - 7 mars -, le ton est donné : « le dictateur Bachar al-Assad, son ami Poutine… et le machin impuissant… » La réalisatrice du « film » qu’on va voir - « Syrie : mission impossible ! » - est sur le plateau. C’est tout dire ! La présentatrice précise qu’elle vient de recevoir le Prix Albert Londres, distinction annuelle que les journalistes s’accordent entre eux avec des lauriers de « grand reporter » : elle nous expliquera les conditions de tournage d’un tel document.

Syrie Arte

 Le reportage étant bâti autour de Staffan de Mistura - le représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies sur la Syrie -, on se dit qu’on va forcément apprendre des choses sur la complexité de la guerre civilo-globale de Syrie, comme sur celle du travail de l’ONU face à une telle crise. Malheureusement, les dix premières minutes du sujet suffisent à nous faire comprendre que le propos est tout autre et qu’il s’agit plutôt de dresser un réquisitoire - a priori - contre la Russie de Vladimir Poutine, soutien du « Boucher de Damas », sinon de faire passer le message éculé, caricatural et faux que les Nations unies sont, une fois de plus, impuissantes face à une crise majeure extrêmement meurtrière…

A l’évidence, la détentrice du Prix Albert Londres ne connaît rien, mais alors strictement rien, des Nations unies et du fonctionnement de l’organisation universelle. Une séquence rapporte brièvement une séance du Conseil des droits de l’homme pendant laquelle le président de séance interrompt l’intervention de l’ambassadeur de Russie. L’extrait est choisi à dessein pour que le spectateur acquiesce et se réjouisse d’une telle interruption, le commentaire omettant de rappeler que le Conseil est un organe subsidiaire de l'Assemblée générale  des Nations unies…

L’autre carence structurelle de ce « film » - manquement proprement épistémologique - réside dans son absence totale de mise en perspective historique. En rappelant que l’ONU n’est pas un gouvernement mondial, que l’organisation ne dispose pas de forces armées permanentes et que son organe exécutif - le Conseil de sécurité - reflète fidèlement l’état et la nature des relations qu’entretiennent ses membres permanents - Etats-Unis, Russie, Chine, Grande Bretagne et France -, un tel reportage nous aurait au moins rappelé la complexité du monde post-Guerre-froide. En rappelant les impuissances de la communauté internationale et des Nations unies, justement, face aux crises du début du XXIème siècle, toutes aussi meurtrières que celle de Syrie - Somalie, Rwanda et guerres balkaniques -, un tel reportage nous aurait aidés à comprendre qu’à travers la crise syrienne, c’est bien à la reconfiguration des relations internationales et à la recherche d’une nouvelle Paix de Westphalie auxquelles nous assistons… Et l’on aurait pu ainsi commencé à déchiffrer le blocage de l’ONU face à la crise syrienne, ainsi que les raisons et les logiques de ce blocage. 

Mais surtout, et l’on se demande comment l’ONU a pu ainsi donner son feu vert à l’intrusion d’une caméra si ignorante et si malveillante dans ses coulisses, un tel reportage ne dit rien - absolument rien - de la haute technicité du travail diplomatique de Staffan de Mistura. Pas une seule allusion à la biographie et à l’itinéraire de ce grand diplomate de terrain qui a mené avec succès nombre de missions dans le monde entier. Caméra aux cadrages convenus, questions banales et montage entrelardé de bien-pensance idéologique, on ne rappelle pas non plus que si les protagonistes ne décident pas d’arrêter la guerre, l’ONU ne peut pas le faire à leur place et ne peut pas l’imposer à moins de recourir à l’usage de la force, comme ce fût le cas par exemple contre Belgrade, dans un tout autre contexte international.

Enfin, cerise sur le gâteau et confirmation du parti-pris foncièrement anti-russe du reportage, on voit Staffan de Mistura à la tribune de la première réunion d’Astana - le 27 janvier 2017 -, le commentaire précisant que l’envoyé spécial de l’ONU a été convié comme simple observateur… Sans rien dire, non plus, de la particularité de ce sommet qui s’est cantonné aux questions militaires - consolidation du cessez-le-feu de l’après-libération d’Alep, échanges de prisonniers et amnistie des groupes armés acceptant de rendre les armes -, le « film » occulte sa réussite et le rôle très actif qu’y a justement joué le représentant spécial des Nations unies.

Son implication a fortement indisposé Washington ayant même songé à obtenir la tête de Staffan de Mistura à ce moment-là ! Le reportage colle un extrait de conférence de presse durant laquelle le diplomate affirme qu’il ne démissionnera pas, mais sans le contextualiser, comme si le « film » cherchait seulement à faire entendre que Staffan de Mistura s’accroche à son fauteuil pour convenance personnelle…

L’honnêteté intellectuelle minimale aurait dû pousser la réalisatrice à reconnaître – au risque de heurter ses convictions anti-russes - que le sommet d’Astana avait enregistré d’indéniables avancées sur le plan militaire et qu’il s’était inscrit, d’emblée, non pas en concurrence, mais en convergence avec le processus de Genève dont la dernière séquence a, elle-aussi, été marquée par de vraies avancées. Inculture et mémoire courte, notre Prix Albert Londres se rappelle-t-il du calendrier et des avancées toutes aussi laborieuses enregistrées par le Groupe de contact avant d’arriver à la signature de la Paix de Dayton qui devait mettre fin à des années de guerres balkaniques ? L’élaboration de la paix dépend souvent de processus longs et complexes et il ne suffit pas de réunir les protagonistes d’un conflit sur les bords du lac Léman pour qu’ils acceptent spontanément de déposer les armes…

En définitive, un tantinet poujadiste, foncièrement anti-onusien, sans apporter aucun élément de connaissance sur le système international et multilatéral, sur ses contraintes, ses logiques et ses réussites, ce reportage diffusé par la chaine Arte, s’inscrit dans la lignée des impostures idéologiques qui font obstacles à la compréhension de la crise syrienne depuis son déclenchement en mars 2011. Le reste de cette soirée thema s’est révélé encore plus désastreux illustrant à l’envi ce que le philosophe allemand Jürgen Habermas a dit des médias : « un pouvoir sans responsabilité… »    

Richard Labévière       

Proche et Moyen-Orient.CH