N°11 - Octobre 2006

N° 136 - Mars 2017

N° 135 - Février 2017

N° 134 - Janvier 2017

N° 133 - Décembre 2016

Inscription Newsletter

Par : Mathilde Régis
Publié le : 29/01/17

Spécialiste reconnu de la Syrie, Fabrice Balanche est aujourd’hui exilé aux États-Unis pour poursuivre ses recherches. Écarté d’un poste de maître de conférences à Sciences Po Lyon en 2014, il regrette le poids de l’idéologie en France à propos de l’islam et du Moyen-Orient. Entretien.

IMG 2791

Le Lanceur : Le tribunal administratif a reconnu que votre candidature pour un poste de maître de conférences profil “Monde arabe : histoire, géographie, institutions et gouvernance” à Sciences Po Lyon avait été écartée de manière irrégulière en 2014. Vous faites le lien avec vos analyses sur la révolution syrienne, pourquoi ?

Fabrice Balanche : Au départ, ce sont deux directeurs de thèse qui ont voulu m’écarter pour des raisons clientélistes, pour placer leurs poulains. Mais le reste de la commission a dû être convaincu, car si l’on comparait les dossiers, il était clair que je ne méritais absolument pas d’être placé derrière cinq jeunes candidats. Je pense que les arguments utilisés pour cela ont pu être politiques. Mes analyses sur la Syrie vont à l’encontre d’une certaine posture idéologique, qui s’avérait être la ligne du ministère des Affaires étrangères à propos de la révolution syrienne. Selon moi, mon écartement a été fait par lâcheté pour les uns et par sympathie idéologique pour les autres. Quand Laurent Fabius était ministre des Affaires étrangères, il ne devait pas y avoir de voix discordantes. Il y a eu une période où, dès que je faisais une conférence à Lyon sur la Syrie, une personne des Affaires étrangères débarquait pour faire une conférence concurrente.

Éric Dénécé, le directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R) évoque une énorme falsification de l’information sur la Syrie. Vous partagez ses propos ?

Les langues se délient aujourd’hui du fait des positions beaucoup plus réalistes de François Fillon sur la Syrie. Finalement, l’histoire a donné raison à ceux qui, comme moi, disaient que le régime de Bachar al-Assad n’allait pas tomber. Non pas parce que nous sommes pro-Assad, mais parce que dès le départ nous avons fait des analyses sérieuses sur la résilience du régime et sur la situation géopolitique. Laurent Fabius a balayé cela et a écarté ceux, au-delà du ministère, qui avaient une analyse différente, se disant que les diplomates sont disciplinés et tiennent aussi à leur carrière. Certains d’entre eux ont préféré se tenir à l’écart et demander des postes ailleurs que dans la division Afrique du Nord-Moyen Orient pour ne pas être en porte-à-faux avec le ministre et ne pas non plus trahir leur morale et leur déontologie. Les journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot le décrivent bien dans leur livre Les Chemins de Damas. D’un autre côté, des personnalités comme François Burgat ou Jean-Pierre Filiu ont placé leurs élèves : ils ont les postes, les bourses et peuplent les médias. Ils sont pourtant en dehors de la réalité et projettent leur idéologie sur la Syrie. Jean-Pierre Filiu, ancien trotskiste, voit dans le printemps arabe la révolution communiste de sa jeunesse.

L’opposition syrienne, grâce à Al-Jazeera et au Qatar, est passée maître dans l’art de la propagande et de la communication”

 

Pourquoi ne pas voir cette révolution chez les Kurdes qui combattent Daech en Syrie ?

D’abord car le PYD est un mouvement marxiste et cela les gêne. C’est aussi un mouvement kurde, donc ethnique, et pour eux le communautarisme n’existe pas. Sur la révolution syrienne, ils estimaient que les chrétiens, les alaouites et les sunnites étaient ensemble contre un régime dictatorial et que les problèmes communautaires, s’ils existent, sont créés par le régime. C’est faux. Le communautarisme est un puissant paramètre de l’organisation de la société en Orient. Il ne faut pas le juger, c’est un fait. Lors de la révolution syrienne, en dehors du cercle restreint des intellectuels syriens qui sont évidemment “acommunautaires”, le reste de la population s’était surtout organisée en fonction de sa communauté. Il n’y avait pas de chrétiens dans les groupes armés de l’opposition au régime, et pas d’alaouites non plus. S’il y a eu une petite escouade de Druzes, ils se sont fait mettre en prison par les autres rebelles au bout d’un an et ensuite ils ont été condamnés à mort. Ils ont échappé à leur exécution par l’intervention des Américains. Cela a été complètement caché en France et, dès le départ, les chiffres ont été exagérés de manière éhontée.

C’est-à-dire ?

Quand on a entendu par exemple qu’il y avait 500.000 manifestants contre le régime à Hama, comment est-ce possible dans une ville de 300.000 habitants, sachant que seuls les hommes manifestent et que 40% de la population a moins de 15 ans ? Au maximum, si tous les hommes entre 15 et 70 ans avaient manifesté, le chiffre tombe à 90.000. Les chiffres répétés ont été ceux de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), un instrument de propagande basé au Royaume-Uni et créé par le businessman Rami Abdel Rahman. Désormais, cet observatoire a une équipe plus étoffée, notamment parce qu’il a été largement subventionné par la France et la Grande-Bretagne et qu’il a obtenu des subventions de l’Union européenne. Les images des “casques blancs” en train de sauver des personnes prises au piège dans les décombres par les bombardements à Alep font aussi partie de cette instrumentalisation, ils ont d’ailleurs été épinglés en train de faire des mises en scène. L’opposition syrienne, grâce à Al-Jazeera et au Qatar, est passée maître dans l’art de la propagande et de la communication.

L’ONU se décrédibilise complètement en bidonnant les chiffres”

 

Quel était l’intérêt de gonfler les chiffres, selon vous ?

Le Qatar a mis sa chaîne de télévision au service de l’opposition syrienne. Tout un tas de sites Internet est sponsorisé par le Qatar, comme ce fut le cas pour l’OSDH dans les premières années. En 2016, il n’y avait pas 250.000 ou 300.000 personnes dans Alep Est, contrairement à ce qu’on entendait dans les médias. En juin 2014, j’étais allé faire une enquête sur les réfugiés syriens dans le sud de la Turquie. Les humanitaires de Médecins sans frontières qui s’occupaient des dispensaires et de l’aide médicale pour les quartiers rebelles estimaient à 200.000 personnes la population d’Alep Est. Comment voulez-vous que le chiffre ait augmenté entretemps ? La zone était bombardée quotidiennement, la nourriture manquait et la population savait que l’encerclement total était proche. Le décompte de la population civile évacuée d’Alep Est effectué par la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) en décembre 2016 est d’environ 100.000 personnes. Lorsque Georges Malbrunot, qui est allé à Alep, a demandé à un fonctionnaire de l’ONU pourquoi les chiffres étaient gonflés, la réponse a été qu’il fallait bien aider les insurgés”. L’ONU se décrédibilise complètement en bidonnant les chiffres. Comment peut-on ensuite avoir confiance ? Comment Jean-Marc Ayrault peut-il répéter ces chiffres ? À un moment donné, pour être crédible et ne pas ressembler à Bachar al-Assad, il faut avoir un langage de vérité.

Considérez vous que le “maire” d’Alep Est, régulièrement invité à Lyon, est légitime ?

Lyon avait une coopération décentralisée avec Alep, qui a été suspendue lorsque le conflit a débuté. L’opposition au régime et les associations françaises qui la soutiennent ont fait pression sur le conseil régional – à l’époque de Jean-Jack Queyranne – et sur la mairie de Lyon, pour que la coopération décentralisée Lyon-Alep soit réactivée, mais avec l’opposition. À ce titre, en novembre 2016, BritaHagi Hasan, le soi-disant maire d’Alep, a reçu les honneurs de la mairie du 1er arrondissement de Lyon. Celle qui est dirigée par Nathalie Perrin-Gibert, cofondatrice du GRAM avec Renaud Payre… l’actuel directeur de l’IEP de Lyon. BritaHagi Hasan ne vivait pas à Alep mais à Gaziantep, en Turquie. Il est proche du Gouvernement de transition syrien, financé par le Qatar et noyauté par les Frères Musulmans. On en a fait un contre-maire d’Alep que l’on promène en France et qui est très utile aux politiciens français qui soutiennent la “révolution syrienne”. Il a été notamment reçu par François Hollande, Jean-Marc Ayrault et Elisabeth Guigou, la présidente de la commission des affaires étrangères à l’Assemblée nationale. Il a menti sur le nombre de civils dans Alep Est, prétendu que les djihadistes n’existaient pas à Alep Est, ignoré les tirs de mortier des rebelles sur Alep Est, etc. Mais qu’importe, il a dit ce que les défenseurs béats de la “révolution syrienne” voulaient bien entendre et il a occupé l’espace médiatique pour éviter que d’autres témoignages sur les exactions commises par les rebelles à Alep Est ne surgissent. Il n’est pas question d’exonérer le régime et la Russie de leurs crimes de guerre, mais il faut simplement essayer d’être objectif dans une démocratie comme la France.

À mon avis, Benoît Hamon n’a pas lu L’Assommoird’Emile Zola”

 

Pourquoi la bataille d’Alep a-t-elle pu trouver un écho médiatique plus large que la guerre qui se déroule au Yémen ?

Le focus sur la Syrie fait oublier le Yémen alors que les Saoudiens sont en train de détruire ce pays en bombardant des villes, avec la complicité et le silence des Occidentaux. La crise humanitaire dépasse tout ce qu’on voit en Syrie. Mais, comme c’est l’Arabie saoudite qui dirige les opérations, personne ne critique. Les Saoudiens disent que les rebelles houthis sont l’équivalent du Hezbollah et que l’Iran les finance. À la base, ce n’était pas le cas. C’était une révolte classique d’une périphérie contre le centre pour demander un rééquilibrage des pouvoirs, avec également des considérations tribales. Aujourd’hui, il est vrai de dire que les Iraniens sont allés aider les houthis. Ils leur ont donné des armes, en faible quantité, de manière à maintenir le conflit et à ouvrir un nouveau front contre l’Arabie saoudite pour qu’elle lâche sur la Syrie. Lorsque l’Arabie saoudite se décidera à lâcher sur la Syrie, les houthis seront lâchés par les Iraniens. Mais c’est aussi, dans une moindre mesure, la même chose que ce qu’il se passe dans le sud-est de la Turquie contre les Kurdes. Depuis un an, le président Erdogan a rasé des quartiers, voire des villes entières. Et tout le monde se tait. Pourquoi ? Parce que l’Europe n’a qu’une peur : qu’il ouvre les portes de l’Europe aux migrants.

Quel est le poids de l’idéologie dans les sciences humaines et sociales enseignées dans les universités françaises ?

Aujourd’hui, cela fait plus de vingt-cinq ans que l’Union soviétique s’est écroulée. Dans les années 1980, quand j’étais étudiant, le poids idéologique me paraissait moindre car ce qu’il se passait en Union soviétique n’était plus caché. Il était plus difficile de soutenir le marxisme comme dans les années 70 et les idéologues marxistes ont, de ce dont je me souviens, fait plutôt profil bas. C’était plutôt l’heure de gloire des libéraux avec l’école de Chicago, plutôt dans les sciences économiques. À mon avis, il y a une résurgence de l’idéologie marxiste ou néo-marxiste dans les sciences humaines et sociales depuis les années 2010, puisqu’une génération a passé depuis la chute de l’URSS. Il y a aussi ce que l’on appelle le droit-de-l’hommisme qui concerne beaucoup de personnalités au sein des universités. Plus spécifiquement dans mon domaine, qui est le Moyen-Orient et l’islam, il y a un poids énorme de ce que Gilles Kepel a appelé l’islamogauchisme. C’est-à-dire les anciens soixante-huitards et néo-marxistes qui voient dans le musulman de banlieue le prolétaire du XIXe siècle et dans le Printemps arabe la révolution communiste de leur jeunesse. L’un des finalistes de la primaire socialiste, Benoît Hamon, est tout à fait dans cette ligne. Ainsi, à propos des cafés de banlieue où les femmes sont persona non grata, il a tout simplement affirmé qu’elles étaient aussi interdites dans les bars ouvriers du XIXe siècle. À mon avis, il n’a pas lu L’Assommoir d’Émile Zola. Ces idéologues ont eu leur heure de gloire puisqu’ils étaient finalement en phase avec la politique étrangère française, pour qui il fallait soutenir la révolution syrienne. C’est un phénomène assez rare selon moi. Pendant la guerre d’Algérie, par exemple, il y avait la position de l’État français et les universitaires étaient complètement contre. Seule une minorité était pour l’Algérie française.

Vous travaillez désormais pour le Washington Institute for Near East Policy. Vos analyses passent-elles sans problème aux USA  ?

Mes articles sont argumentés, donc oui. Les États-Unis sont aussi sur la ligne anti-Bachar al-Assad et c’est normal. Les valeurs démocratiques ne sont pas compatibles avec ce que prône le dirigeant syrien. Cependant, si l’objectif est de mettre fin à toutes les dictatures de la planète, cela va donner beaucoup de travail à la minorité de démocraties qui existent dans le monde. À un moment donné, il faut prendre en compte la realpolitik pour stabiliser ces conflits. D’autre part, les États-Unis sont un grand pays avec beaucoup d’institutions de recherche, publiques, privées, et de différentes obédiences. Si un chercheur ne se plaît pas dans telle université, il peut facilement aller dans une autre. C’est différent en France.

Ça n’aurait pas été possible pour vous d’aller dans une autre université française ou de rejoindre un thinkthank ?

Finalement, la mobilité est difficile en France car les professeurs d’université sont fonctionnaires. Certes, c’est l’avantage de la liberté de parole, mais ça manque de flexibilité. Lorsque des postes sont ouverts, s’il y a un candidat local, ce n’est presque pas la peine d’essayer car c’est verrouillé. Ensuite, nous ne sommes pas très bien payés. J’ai 48 ans, 25 ans de carrière, une agrégation, un doctorat, une habilitation à diriger les recherches et je gagne en France 3.000 euros net par mois. C’est un salaire qui permet de vivre correctement à Lyon, mais difficilement à Paris. À l’IRIS [l’Institut de relations internationales et stratégiques], un de mes amis gagnait seulement 2.000 euros par mois à Paris en étant officiellement directeur de recherche et en assumant des cours. Il a fini par partir pour Madrid.

Ça ne me dérange pas qu’il y ait des marxistes et des libéraux à l’Université. Mais aujourd’hui, il y a un monopole d’une certaine école de pensée sur la recherche”

 

Y a-t-il également selon vous une problématique au niveau de l’expertise en France ?

Les “experts” qui travaillent en dehors de l’Université sont encore moins bien rémunérés. Ils peuvent donc être plus sensibles aux enveloppes. Or, s’ils se mettent à avoir une expertise vraiment indépendante, qui va à l’encontre des Affaires étrangères ou du ministère de la Défense, qui sont les principaux pourvoyeurs de contrats de recherche non académiques, ils seront remerciés. Il n’y a pas tellement de financement privé en France pour les think tanks. Continuons avec l’exemple de l’Iris, il était en faillite il y a quelques années et a été renfloué financièrement par le Qatar, ce qui a conduit Pascal Bonniface, son directeur, a changer de ton quant à l’émirat. Quand vous êtes invité au Qatar pour une conférence, pour le Doha Forum par exemple, on vous fait voyager en business class, sur Qatar Airways, c’est très agréable, surtout que vous êtes accueillis dans de somptueux hôtels et que vous repartez avec une petite enveloppe pour vos frais. Si vous êtes consultant, on peut vous donner une consultation bidon pour justifier les 10.000 ou 20.000 euros qu’on va vous offrir. L’Ifri[Institut français des relations internationales], c’est différent, ils ont davantage pignon sur rue et possèdent des locaux, ce qui leur assure au moins la stabilité foncière. Raymond Barre avait créé cela dans les années 70 pour avoir un think tank comparable à ceux qui existent aux États-Unis. L’Ifri reçoit une dotation de l’État, mais il doit courir tout de même après les contrats pour rémunérer son personnel.

Qu’en est-il des autres pays  ?

Les Allemands ont à Berlin une importante fondation publique, l’Institut pour les affaires internationales et la sécurité, où je dirais que l’expertise est des plus objective. Avec l’expérience du nazisme, les Allemands ont décidé de séparer la recherche de l’État. Les fondations des partis politiques allemands ont beaucoup d’argent et financent donc des recherches. On peut alors penser que ces recherches ont un parti pris puisqu’elles sont liées à des partis politiques, mais, puisque tous les partis politiques ont leur fondation, cela équilibre les résultats. En France, le fait qu’une école de pensée domine et se voit attribuer les crédits de recherche marque la fin du pluralisme. Moi, ça ne me dérange pas qu’il y ait des marxistes et des libéraux à l’université. Au contraire, c’est dans le débat que l’on va progresser. Mais, quand il y a le monopole d’une certaine école de pensée sur la recherche, ça ne va plus, et c’est ce qu’il se passe aujourd’hui. Ce que je dénonce, c’est que, si nous en sommes là sur l’islam, le Moyen-Orient et le terrorisme en France, c’est aussi à cause de certains universitaires qui préfèrent avoir tort avec Jean-Paul Sartre que raison avec Raymond Aron. On en est toujours là en France, on préfère avoir tort avec Jean-Pierre Filliu que raison avec Gilles Kepel.

http://www.lelanceur.fr/fabrice-balanche-sur-le-dossier-syrien-la-domination-dune-ecole-de-pensee-marque-la-fin-du-pluralisme/