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Par : Christine Abdelkrim-Delanne
Publié le : 10/01/17

À la fin d’une lecture attentive des 25 pages de la version du rapport déclassifié, mais expurgé, concocté par la Communauté du renseignement américain, l’ODNI,  (CIA, FBI, NSA, et quatorze autres agences), un seul mot vient à l’esprit : « RIEN ».

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Aucune  preuve ne vient étayer l’attaque américaine contre la Russie et Vladimir Poutine, accusés d’avoir « influencé » les élections américaines en ayant soi-disant  piraté et transféré à WikiLeaks les courriels du Comité national démocratique de Hillary Clinton et de son directeur de campagne, John Podesta. 

Dès l’introduction, d’ailleurs, les auteurs du rapport précisent que « l’objectif est difficile à atteindre », que la l’ODNI doit « intégrer des informations de sources très larges dont des sources humaines, des renseignements techniques et des sources publiques d’information » et que « la partie critique du travail de l’analyste est d’expliquer des incertitudes associées à des jugements importants basés sur la quantité et la qualité du matériel, et la complexité de l’information ». Les auteurs précisent, également, dès les premières lignes, que quand l’ODNI « utilise des termes comme « we assess » ou « we judge », (nous estimons, nous jugeons), elle n’exprime qu’une estimation analytique ou un jugement ».

Effectivement, toutes les démonstrations et conclusions de démonstrations sont présentées comme des « estimations » ou des « jugements », chaque paragraphe commençant par « we assess » ou « we judge ». Il faut lire les 25 pages jusqu’à la dernière ligne des annexes pour trouver un paragraphe intitulé « Estimative language » (Langage estimatif) très explicatif : « Les jugements ne prétendent pas impliquer que nous avons une preuve factuelle. Les estimations sont basées sur une information collectée qui est souvent incomplète ou fragmentaire, ainsi que sur une argumentation, une logique et des précédents ».

La campagne anti-Russie et anti-Poutine se focalise sur la volonté active de Poutine et don gouvernement, « en dénigrant la Secrétaire Clinton et en affectant son éligibilité et sa capacité présidentielle »,  d’influer sur l’élection présidentielle américaine et de faire élire Donald Trump. La manipulation de l’opinion publique et de l’électorat américains vise à saper le processus « démocratique » électoral, à affaiblir la sacro-sainte « démocratie » américaine. Malgré des pages d’accusations, le rapport avertit aussi : « Nous n’avons pas fait une estimation de l’impact des activités russes sur les résultats de l’élection 2016. La Communauté du renseignement est chargée de surveiller et d’évaluer les intentions, capacités et actions des acteurs étrangers ; elle n’analyse pas les processus américains ou l’opinion publique américaine ». 

 

Le règne de l’approximation

 

Le rapport se fonde sur « un grand nombre de jugements clé » qui « reposent sur un corpus de sources multiples qui correspondent à notre compréhension du comportement russe », précisent les auteurs. Ces sources multiples sont « le comportement de personnalités politiques russes loyales au Kremlin, des médias d’État et acteurs des réseaux sociaux »« pro-Kremlin » financés par Moscou (les fameux « trolls », entre autres).

Les « estimations » et « jugements » des enquêteurs sont classés en trois niveaux de confiance: bas, modéré et élevé. Sur la question de la volonté russe d’aider Trump à gagner l’élection, les auteurs précisent que la CIA et le FBI ont un niveau de confiance élevé, la NSA un niveau modéré. De fait, la NSA qui a des relations tendues avec la CIA et le FBI, n’a pas endossé le rapport. En août dernier, le lanceur d’alerte William Binney avait, déjà affirmé que la NSA possédait ces emails. William Binney est une très grosse pointure, ancien responsable de la NSA, considéré comme l’un des meilleurs analystes dans l’histoire de l’Agence, qui après trente ans de service a démissionné en 2001 pour devenir un lanceur d’alerte sur la NSA et créer sa propre agence de renseignement Entity Mapping LLC. Il avait accusé, la NSA de violer délibérément la Constitution américaine au cours d’une audition devant la Commission judiciaire du Sénat en 2011.

 

La communauté du renseignement américain en accusation

 

Binney affirmait, également, en août, que la CIA et le FBI avaient accès aux emails, et suggérait que le piratage et le « fuitage » pouvait venir de l’intérieur des agences de renseignement, par des agents en colère contre Hillary Clinton pour son mépris des procédures de confidentialité, de la NSA en particulier. Il est reproché, notamment, à l’ancienne Secrétaire d’État, d’avoir utilisé son serveur personnel dans le cadre de ses fonctions officielles. Le FBI avait enquêté en 2014, dans le cadre de l’enquête sur l’attaque de l’ambassade de Bengazi et la mort de l’ambassadeur américain en Libye, une enquête qui l’a poursuivie jusqu’à huit jours avant le scrutin. 

Sur la base, donc, d’informations « collectées » qui, selon les auteurs eux-mêmes, ne sont pas des « preuves », l’ODNI accuse directement les services du renseignement militaire russe, le GRU, d’avoir utilisé le hacker roumain Guccifer 2.0 (en réalité plusieurs hackers qui interviennent sous le même pseudonyme), et transmis les emails d’Hillary Clinton et de son directeur de campagne John Podesta à WikiLeaks, dans le cadre d’une campagne « ordonnée par Poutine » ses conseillers et le gouvernement russe qui « ont développé une préférence claire pour le président élu Trump ». Ce à quoi Vladimir Poutine avait déjà répondu, au cours d’une interview télévisée : « Nous suivons attentivement, bien sûr, ce qui se passe aux États-Unis et nous regardons évidemment avec sympathie ceux qui disent publiquement qu’il est nécessaire de construire des relations avec la Russie sur la base d’égalité ». 

Pour justifier ses accusations, l’ODNI utilise, également, des Tweets d’obscurs comptes pour le moins farfelus. Mais ses principales cibles sont WikiLeaks, « courroie de transmission du Kremlin », et le groupe médiatique RT (site internet, télévision) auquel il consacre sept pages. RT est une chaîne russe publique d’information qui diffuse en continu des programmes en anglais, arabe et espagnol, qui émet en Europe, en Asie et en Amérique. Elle a un siège à Moscou et un à Washington, avec le statut de société américaine. Une chaîne publique d’information en continue, donc, tout comme France24 était, jusqu’en 2005, la chaine française publique d’information en continue, créée par Jacques Chirac pour « donner à la France une voix à l’étranger », ou la chaine Euronews créée  par dix groupes audiovisuels publics européens en 1993, etc…

Le rapport cite des enquêtes, reportages et autres, diffusés par RT-États-Unis, sur la Syrie, sur la fortune des Clinton et l’utilisation des fonds de leur fondation, et autres sujets comme le « fracking » (exploitation du gaz de schiste) - auquel s’opposent, par ailleurs, des millions d’Américains -, ou le racisme américain, tous sujets traités par les médias nationaux et internationaux. En réalité,  la grande qualité de RT chaîne TV, (https://francais.rt.com/international/31974-chasse-sorcieres-moscou-denonce-rapport ) et sites en plusieurs langues, est de ne traiter que des faits avérés incontestables et vérifiables, il suffit d’aller sur le site (https://francais.rt.com/international) pour le constater. 

Le rapport présente les conclusions d’une étude menée par Nielsen, un bureau d’études de marché, qui estime que la chaine RT a connu un développement plus rapide que toutes les chaines américaines d’information internationale (40%), a triplé son audience à New-York et Washington DC., surpasse CNN et surtout al-Djazeera, enregistre 550 millions de téléspectateurs (RT se réclame de 700 millions) dans le monde, dont 85 millions aux États-Unis. Le rapport publie aussi une infographie diffusée sur YouTube comparant al Jazeera, la BBC World, CNN et RT, qui ne laisse aucun doute. 

Pourquoi ce succès de RT qui  irrite tant les autorités américaines et leurs agences de renseignement, particulièrement la CIA ? Ils devraient se poser quelques questions.  Margarita Simonyan, directrice de la chaîne aux États-Unis, particulièrement attaquée dans le rapport, l’explique : « RT est construit sur une exigence mondiale pour une vue alternative du monde. C’est une chaine alternative qui partage l’information indisponible ailleurs » peut on lire dans le rapport qui reproduit plusieurs extraits d’interview de Simonyan « à charge ». Le rapport tente, également, d’analyser, les liens entre les différents responsables de RT avec le Kremlin. RT est, donc, accusé d’avoir servi « de plateforme au Kremlin pour transmettre ses messages au public russe et international », là oùde toute évidence, RT n’a fait que son travail d’information.

 

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Les Etats-Unis, champions toutes catégories du piratage et de l’infiltration 

 

Le rapport affirme que Vladimir Poutine et la Russie auraient été capables d’infiltrer l’administration américaine, des Think tanks, des ONG, des réseaux sociaux, et auraient déployé une sorte  de pieuvre espionne démoniaque dans tous les recoins de la société américaine. De quoi parle-t-on ?... De la puissance étatsunienne qui a développé le plus puissant réseau au monde d’écoute et d’espionnage, le programme PRISM qui permet à la NSA de consulter les données personnelles partout dans le monde, stockées sur les serveurs internationaux, avec la collaboration, entre autres de Microsoft. PRISM est lié au gigantesque et longtemps  secret réseau européen ECHELON, basé en Grande-Bretagne et partagé par les signataires du traité UKUSA, signé en 1946 : les États-Unis, la Grande-Bretagne, mais aussi le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. ECHELON écoute toutes nos conversations téléphoniques (dont fax, emails, GSM, internet) automatiquement triées par des ordinateurs ultra-puissants. Une étude du Parlement européen du 11 juillet 2001 - (A5-0264/2001), explique que « toutes les communications électroniques, téléphoniques et par fax en Europe sont quotidiennement interceptées par la NSA » et vise « principalement les gouvernements, les organisations, entreprises, associations ou particuliers ». Le scandale a éclaté en France en juin 2015 avec les révélations de WikiLeaks sur les écoutes par la NSA de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. Autant dire la Communauté du renseignement n’aurait eu aucune difficulté à apporter des preuves à ses accusations anti-Russie et anti-Poutine, si elles avaient existé.

 

Un rapport qui pschitt 

 

Le rapport a, immédiatement, provoqué un certain nombre de réactions de personnalités américaines, du renseignement américain, entre autres. Larry Johnson, ancien membre de la CIA et du département d’État pendant quinze ans, consultant aujourd’hui en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme, intervenant régulier sur les chaines CNN, BBC ou Fox News, estime que les accusation du gouvernement de Barack Obama relèvent d’une « colère mal dirigée », « facile ». Il estime qu’il n’existe aucune preuve dans le rapport. « Ce dont on est certain, pour l’instant, c’est qu’il y avait des mails sur le serveur du Comité national des démocrates et sur celui de John Podesta », dit-il dans une interview à RT (et on ne peut soupçonner  Larry Johnson d’être financé par le Kremlin !). Il estime qu’il peut s’agir d’une fuite interne « quelqu’un au sein du DNC peut avoir téléchargé ces emails sur un disque dur avant de les envoyer à WikiLeaks ». 

Larry Johnson confirme, en outre, que « vu ce que l’on sait de la NSA et de ses capacités en matière de surveillance, si ces mails avaient été hackés par des agents russes, elle aurait été capable très rapidement d’en présenter des preuves concrètes ». Il rappelle, également, que « le premier de ces soi-disant piratages sur le serveur du DNC a eu lieu en 2015. L’administration de Barack Obama, dit-il, a attendu un long moment avant de réagir. La seule fois où ils ont vraiment réagi et avaient intérêt à en parler, c’était après la défaite d’Hillary Clinton à la présidentielle. Depuis ils n’ont pas pu présenter ne serait-ce que l’ombre d’une preuve d’un lien entre les fuites de Julian Assange et le gouvernement russe ». Et il rappelle que, dans les emails de John Podesta, un salarié du DNC avait conseillé à ce dernier d’utiliser les liens supposés entre Vladimir Poutine et Donald Trump. Apparemment, l’idée a fait son chemin. 

Selon Reuters (http://www.reuters.com/article/us-usa-trump-intelligence-idUSKBN14204E), si le Bureau du Directeur du renseignement national (ODNI) ne conteste pas l’analyse de la CIA, il ne soutient pas leurs estimations du fait du manque de preuves. Le FBI « dont les critères de preuves exige d’être recevables devant un tribunal », explique les journalistes de l’agence de presse, Mark Hosenball et Jonathan Landay, qui ont rencontré trois hauts responsables des services de renseignement sous anonymat, « ont décliné d’endosser l’analyse de la CIA, une estimation déductive de renseignements disponibles ». En outre, toujours selon Reuters, suite à  la publication du rapport, des dirigeants du Congrès demanderaient que ce dernier ouvre une enquête.

Julian Assange, principal intéressé, a affirmé à plusieurs reprises, depuis le début de l’affaire, que sa source ne vient pas de Russie et n’est liée à aucun pays, qu’il s’agit d’une « fuite interne » et non d’un piratage extérieur. Craig Murray, ancien ambassadeur britannique en Ouzbékistan, proche de WikiLeaks et qui affirme avoir reçu les emails de Podesta avait, dès le début de l’affaire, déclaré qu’il s’agissait d’une fuite « de l’intérieur » du Parti démocratique et non d’un piratage. Il a qualifié le rapport d’ « hilarant », et « vide de preuve ». « C’est une attaque flagrante contre la liberté de la presse et une tentative de limiter la portée du débat légitime », s’insurge-t-il en citant les attaques contre RT. Il qualifie les journalistes des mainstream media, les grands médias internationaux, de « sténographe qui reproduisent les narrations des néoconservateurs et ne mettent jamais en question la ligne officielle ».

 

Pourquoi cette campagne mensongère ?

 

Le 9 janvier, Moscou réagissait au rapport. « Nous excluons toujours catégoriquement toute implication de Moscou, de responsables ou d’institutions officielles de la Fédération de Russie », déclarait le porte-parole du Kremlin, Dmitri Perskov, ajoutant que Moscou « est sérieusement fatigué de ces accusations… Cela rappelle vraiment une chasse au sorcière ». Il a qualifié le rapport « d’accusations infondées soutenues par rien de concret, d’un niveau amateur, faites sous le coup de l’émotion, qui ne peuvent que peu s’appliquer au travail hautement professionnel d’agences de renseignement réellement hautement qualifiés ». Il a exprimé l’espoir que des « spécialistes plus raisonnables » prennent« la relève aux États-Unis » et la volonté russe de s’orienter « vers un dialogue et non vers de telles crises de nerfs ». 

Pourquoi les services de renseignement américains se sont-ils lancés dans une campagne mensongère à si haut risque ? C’est la question que beaucoup se posent aujourd’hui. « La Russie est devenue l’épouvantail idéal, explique l’ancien de la CIA, Larry Johnson… C’est plus facile de diaboliser la Russie que de reconnaître ce qui se passe en Amérique. » 

Syrie, Israël, Obamacare, Russie, dans cette période de transition où deux présidents semblent se disputer le Bureau Ovale à la Maison Blanche, Barack Obama et Donald Trump qui prendra ses fonctions le 20 janvier, se rendent coups pour coups. Ce n’est pas nouveau et cela reste efficace. Les services de renseignement et de propagande américains qui pratiquent la désinformation et le complot depuis qu’ils existent, connaissent bien le vieil adage : « Mentez, mentez, il en reste toujours quelque chose ! ». Mais la puissance américaine paraît déstabilisée depuis l’élection d’un Donald Trump dont personne, aujourd’hui, ne peut dire  ce qu’il fera demain, et qui a des ennemis non seulement démocrates mais, également, dans ses propres rangs républicains. Ce qui est certain, c’est que cette élection dont la campagne a révélé un visage peu honorable de la grande puissance, a mis en évidence, plus que jamais, les failles du système politique américain, dont l’utilisation du rapport CIA/FBI n’est qu’une des parties visibles.