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Par : Bruno Guigue
Publié le : 4/01/17

En exclusivité, le dernier article de Bruno Guigue à propos de Fidel Castro, paru dans notre dossier du numéro de janvier d'AFRIQUE ASIE.

Lisez le dossier complet dans notre magazine, en vente en kiosque.

 

AFAS 134 mini

La disparition de celui que les Cubains nommaient affectueusement El Comandante n’est pas seulement un événement chargé d’émotion, un moment de recueillement où l’on rend à ce combattant l’hommage qu’il mérite. Le départ de Fidel pour son dernier voyage invite aussi à une réflexion sur la révolution cubaine et sa place dans l’histoire des mouvements de libération du xxe siècle. Avec la révolution castriste, Cuba s’est forgé une expérience historique hors du commun, de dimension internationale, et dont les enseignements dépassent le cadre géographique des Caraïbes.

Cette révolution n’est pas née par hasard. Victorieuse après des années de lutte acharnée, elle eut pour origine l’humiliation sans précédent infligée au peuple cubain par un impérialisme yankee protecteur de la dictature militaire. En le frustrant de sa souveraineté, en le condamnant à l’archaïsme social et aux affres du sous-développement, cette mise sous tutelle par le puissant voisin nord-américain créa les conditions du sursaut révolutionnaire. Loin de sortir tout droit du cerveau enflammé de Fidel, la révolution cubaine fut un mouvement populaire qui donna un visage à la fierté retrouvée des Cubains, elle fut d’abord ce refus intransigeant de l’ordre impérial dicté par Washington. El Comandante en fut l’incarnation héroïque, mais sans le mouvement des masses, la révolution était perdue.

Un travail accompli colossal

Cette révolution ne fut pas une révolution de pacotille. Elle bouleversa la société cubaine en éradiquant la misère, le racisme et l’analphabétisme qui régnaient dans la société de plantation. Elle mena une lutte infatigable, malgré les difficultés héritées d’une économie arriérée et aggravées par le blocus impérialiste, pour donner à chaque Cubain des conditions de vie décentes. Charriant évidemment son lot d’erreurs et de tentatives avortées, le travail accompli fut colossal. Réforme agraire, santé gratuite, éducation pour tous, le socialisme cubain est une réalité qu’aucune propagande ne fera disparaître dans l’oubli. Les nostalgiques de la dictature, les valets de l’impérialisme et les traîtres en tout genre sont partis à Miami. Qu’ils y restent.

Cette révolution ne fut pas un lit de roses. Petite île des Caraïbes, Cuba a repoussé l’invasion de la baie des Cochons orchestrée par la CIA, a conquis son indépendance au forceps, s’est dressé contre une superpuissance qui voulait anéantir sa révolution et restaurer l’ancien régime politique et social. L’île a fermé les bordels destinés aux Yankees, exproprié les capitalistes locaux, arraché l’économie à l’étreinte des multinationales. Méditant les expériences révolutionnaires du passé, Fidel Castro savait que les puissances dominantes ne font jamais de cadeaux. Il n’en a pas fait non plus. Mais à aucun moment il n’a suscité de violence aveugle contre le peuple des États-Unis d’Amérique, et le 11 septembre 2001 il a exprimé son dégoût pour cette tuerie.

Lors des funérailles de Fidel, un million de Cubains lui ont rendu publiquement hommage. Quel dirigeant dans le monde peut se prévaloir d’une telle popularité posthume ? Cuba n’est pas un paradis tropical, la révolution est un processus au cours imprévisible, elle ne change pas l’homme du jour au lendemain, elle se débat dans d’innombrables contradictions, mais au moins s’est-elle attaquée aux structures de la domination. Les Cubains ne sont pas riches, mais ils sont fiers de ce qu’ils sont. Leurs enfants réaliseront un jour que le sort du peuple cubain ne dépend que de lui-même. Ils verront qu’il est infiniment préférable à celui des peuples haïtien et dominicain, si proches géographiquement, dont la misère ahurissante illustre les « bienfaits » de l’économie de marché sous la tutelle occidentale.

Les remerciements de Mandela

La révolution, pourtant, ne se résuma pas à la transformation radicale des conditions d’existence du peuple cubain. Elle rayonna au-delà des océans, donnant corps à un internationalisme qui fut la continuation du patriotisme par d’autres moyens. Nelson Mandela en savait quelque chose. Lorsqu’il quitta sa prison sud-africaine, son premier voyage hors d’Afrique, en 1991, fut pour La Havane. Il vint remercier le peuple cubain qui versa son sang pour terrasser l’odieux régime de l’apartheid, maintenu avec la complicité occidentale depuis 1948. L’armée sud-africaine fut chassée du territoire angolais par les forces angolaises et cubaines lors de la bataille de Cuito Cuanavale en 1988, l’indépendance de la Namibie fut arrachée manu militari à Pretoria, l’ANC fut enfin dotée d’une base arrière et la chute de l’apartheid rendue inéluctable grâce à l’aide cubaine et soviétique. Les médias occidentaux s’en moquent, mais les Africains s’en souviennent.

Nelson Mandela le savait. L’histoire des mouvements de libération enseigne que la victoire dépend de la détermination du peuple opprimé à payer le prix de sa libération, mais aussi de sa capacité à nouer des alliances. Livré à la police de Pretoria par la CIA, ami du Parti communiste sud-africain (SACP), le chef de l’ANC savait où trouver ses alliés. C’étaient les communistes. L’Union soviétique s’était rangée au côté de cette révolution cubaine que les États-Unis voulaient étouffer. L’idéologie communiste soulevait les affamés et les humiliés, elle signifiait un avenir meilleur que l’enfer capitaliste. Par idéal révolutionnaire et solidarité internationaliste, des centaines de milliers de Cubains partirent en Afrique à l’appel de Fidel Castro pour contribuer à l’émancipation du continent.

Ceux qui se gargarisent avec le mot de souveraineté devraient se rappeler que Lénine fut le premier, en 1916, à proclamer le « droit des nations à disposer d’elles-mêmes ». Dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, son appel invitant les peuples colonisés à devenir les « sujets de leur propre histoire » ensemença le puissant mouvement de la décolonisation en Asie, en Afrique, en Amérique latine et en Océanie. Les millions de communistes qui participèrent aux grands combats de libération nationale étaient les dignes héritiers de Lénine. Le communisme international a pu commettre de lourdes erreurs et l’URSS privilégier parfois crûment ses intérêts, l’honnêteté oblige à dire qu’elle fut souvent du bon côté de la barricade.

L’internationale communiste

En aidant Hô Chi Minh et les Vietnamiens à se libérer de la tutelle occidentale, Moscou joua un rôle décisif dans la décolonisation de l’Asie du Sud-Est. L’URSS aida aussi les nationalistes arabes face à l’agression sioniste, elle soutint la lutte pour les indépendances africaines et elle donna le coup de grâce à l’apartheid en fournissant un appui décisif à l’African National Congress. Ce sont des armes soviétiques, livrées aux Angolais et aux Cubains, qui ont affronté les armes américaines livrées au régime raciste de Pretoria. Ennemis jurés de Fidel Castro, les États-Unis ont tué Patrice Lumumba et Salvador Allende, fomenté un coup d’État contre Mohammed Mossadegh, massacré deux millions de Vietnamiens et un million d’Irakiens, soutenu l’agression sioniste, livré Nelson Mandela, assassiné Ernesto Che Guevara et créé Al-Qaida.

L’URSS, elle, a vaincu le nazisme au prix de 20 millions de morts, elle a soutenu les mouvements révolutionnaires du Tiers-Monde, aidé Cuba face à l’agresseur impérialiste et l’ANC face au régime d’apartheid. Ce n’est pas si mal. Décidément, Fidel Castro et Nelson Mandela ne se sont pas trompés de camp, et ils avaient le sens de l’Histoire.

Bruno Guigue, est un ex-haut fonctionnaire, analyste politique et chargé de cours à l’université de la Réunion. Il est l’auteur de cinq ouvrages, dont Aux origines du conflit israélo-arabe, L’Invisible remords de l’Occident (L’Harmattan, 2002), et de centaines d’articles.