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Par : Jacques-Marie Bourget
Publié le : 2/01/17

La chronique de Jacques-Marie Bourget sur Fidel Castro. Retrouvez l'ensemble de notre dossier dans le dernier numéro d'Afrique Asie. En vente en kiosque.

AFAS 134 mini

Tant pis, à mon âge, avec une vie mal faite derrière moi, je peux vous le confier au risque de me retrouver devant la Cour pénale internationale : j’ai admiré Castro. Admiré sans réserve. Pas comme mon ami Régis Debray qui n’a pas été nul dans l’éloge, et même émouvant. Mais qui a émis les réserves habituelles, comme les suspects arrêtés par le commandant Renault dans le film Casablanca. Des mots parachutes qui vous évitent le pilori. Le problème de Régis, pourtant grand croyant et souvent grand crédule, est d’être parfois un « in-fidèle », de ne pas aller jusqu’au bout alors qu’il le devrait, de lâcher la cause en route. Comme on abandonne à vélo dans le col parce que le boyau est crevé et que, soudain, coup de mou et faute de Rustines, on se demande si la vie vaut la peine d’être vécue, l’humanité étant dégueulasse.

L’admiration du suprême barbu est devenue honteuse…

L’esprit de révolution est comme la pierre ponce, il s’use. Et il use. Régis est passé à une autre pierre, un autre Pierre où Jésus a bâti son Église. Dommage, mais admirons le salut final du dernier des Mohicans : il a toujours le goût à la liberté et refuse la vie au caviar proposée par les petits maîtres de la social-démocratie française. La mort du Leader maximo nous a permis de savoir qu’il y a toujours du fidèle en lui. Et je ne peux oublier une soirée heureuse, avec un retour à la case départ, celle qui précède Révolution dans la révolution ?(1) Autour d’une table parisienne, dans un titre à la Alexandre Dumas nous étions réunis « cinquante ans après ». Régis s’est retrouvé là ému, en militant prodigue rentré à la base pour honorer celui qui fut un temps son maître, Jacques Vergès. C’était l’avocat ami de Mao et rédacteur en chef qui, pour la revue Révolutions, l’avait expédié en première patrouille sur les terres explosives de l’Amérique du Sud.

Si, parlant de Castro je vous parle de Debray c’est par commodité. Car évoquer aujourd’hui en France le suprême barbu est une entreprise impossible pour qui n’a pas d’outil, de toise, de cadran. Équipé, on plonge alors dans le bazar du temps pour retrouver un étalon, un échantillon témoin. Avons-nous rêvé que nous et des millions d’autres aimions Castro ? Sommes-nous seuls « rouges-bruns » survivants de cette admiration devenue honteuse ? Pour nous pincer, nous réveiller, j’ai donc convoqué Régis, le vrai expert devenu plus crédible en homme du réel qui porte des costumes balzaciens. Il est notre témoin de moralité. À la barre de l’Histoire, il comparaît pour dire aux incroyants qu’il est vrai que nous avons été fous, que nous n’étions pas seuls et avions raison de l’être.

L’homme qui a mis un continent debout

Si dans un pays de liberté agonisante, la France où Chomsky est interdit de parole, je sonne le rassemblement de ceux qui ont accompagné Fidel, c’est par peur de ne pas être cru. Oui, nous avons supporté avec lui, et portons encore l’utopie d’un monde plus juste. Une idée qui se sent maintenant seule comme une petite vieille la nuit sur un banc du métro. Sur les écrans des télévisions, on voit ces maîtres d’hôtel chargés de servir la vérité bien chaude nous affirmer qu’avoir une émotion à l’annonce de la mort de l’ami du Che est grandement coupable. La preuve, dès qu’un politicien se montre – et nous n’en manquons pas, ce sont des gibiers de saison –, il est assommé d’une question unique : « Que pensez-vous des propos de Ségolène Royal sur Fidel Castro ? » Disparu le vrai débat, l’œuvre et l’homme Fidel n’ont pas d’importance. Ne pas introduire l’idée contagieuse que, hors le vin, le rouge puisse être bon. Ce qui compte, c’est de demander à Bayrou, le commandante du Béarn, ce qu’il pense des justes paroles sorties naturellement de la bouche innocente d’une ministre linotte : « Cuba n’est pas une dictature. »

Cette impossibilité de dire un mot positif, fut-il orphelin, sur l’œuvre de Castro – sauf à être un nouveau Faurisson – est un indicateur. Un indice scientifique comme celui qui mesure les marées. Puisqu’il est impossible de dire « Castro » sans recevoir de tomates, cela signifie que nos libertés sont mortes. Avec elles notre imaginaire et le devoir du contradictoire, du doute.

Je m’explique. Le droit de vomir Castro étant acquis et gravé dans les livres par la bande des Courtois, le gang des « nouveaux » philosophes et autres techniciens de surface comme Enthoven, est-il possible d’introduire une nuance de Mandela dans le vert olive ? Non. L’affaire est pliée. Dire que Castro a mis un continent debout, et même un et demi en comptant l’Afrique, qu’il a rendu les frères de son île à l’état d’hommes, c’est postuler à l’opprobre. Celle d’une cour de magistrats mondialisés qui tient open bar à La Haye. Voilà l’état de notre liberté. Et son emprisonnement dans la cellule de la pensée néoconservatrice, droit-de-l’hommiste, pourrait ne pas être grave… Il faudrait, pour un nanogramme d’optimisme, sentir pousser des lutteurs capables de cisailler ses barreaux. Bien non. Il n’y a pas grand monde. Il n’y a plus de lutteurs, ils ont rendu leurs paquetages à la globalisation.

Vivement la tablette gégène !

Restent des naufragés de Facebook communiquant entre eux comme des tôlards, en faisant du tam-tam dans les tuyaux, qui osent dire les gros mots : « Fidel… je resterai fidèle. » Car, pour la pensée Pujadas, celle qui compte comme devant un guichet banque dans ce temps qui tourne le dos à l’espérance pour embrasser Wall Street, Castro avec « ses camps » est devenu un peu Hitler. Et Kissinger un prix Nobel combattant pour la démocratie. Ainsi va la nouvelle Histoire écrite par la social-démocratie de France made in Washington. Celle qui envoie des gendarmes, à propos du contenu de son cours sur la Russie délivré en collège, poser des questions à un professeur breton.

Je pense qu’il serait souhaitable que les fabricants de jeux pour enfants nous facilitent la tâche. Qu’ils inventent une tablette sur laquelle, dès que les petits doigts pianotent l’icône Castro, ils reçoivent une petite décharge électrique. Le logiciel devra laisser de l’espace « libre » afin que cette gégène, l’enfer de l’Histoire, puisse regrouper tous les monstres en une correcte haine. Ainsi notre monde deviendra juste et nos enfants heureux.

Ne dites plus « no passaran », puisque les éradicateurs sont passés en piétinant nos raisons de vivre. Fidel tu as eu raison de mourir, ce monde n’est plus pour nous.

(1)Révolution dans la révolution ? Lutte armée et lutte politique en Amérique latine, 1967, paru à l’époque aux mythiques éditions Maspéro.