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Par : Abdellali Merdaci*
Publié le : 17/11/16

Le professeur Nacer Djidjeli réunit un sinistre catalogue de charges irrémissibles contre son pays, son peuple et ses dirigeants, pour plaider une défense sans aucun fondement critique de l’auteur-billettiste – et, accessoirement apprenti sorcier – Kamel Daoud

Kamel Daoud Merdaci

(« Sommes-nous réellement un grand peuple, une grande nation et un grand pays ? », « Le Soir d’Algérie », 7 novembre 2016). Oui, c’est en passe de devenir un sport national de surenchérir sur la faillite sociale, culturelle et politique de l’Algérie. Et c’est, précisément, ce discours de l’impertinence gouailleuse, trainant de fétides remugles, que Daoud, élève attentif et scrupuleux de Boualem Sansal assimilant les bombes de nos combattants de l’indépendance à celles du terrorisme islamiste qui a foudroyé la France le 14 juillet 2016, a construit sa renommée en Occident.

Il est curieux, à la limite du pathologique, que Kamel Daoud qui professe le mépris envers les Algériens, qui ne s’implique pas dans leurs médias pour faire front aux mises en cause que suscitent ses oracles catastrophistes savamment distillés entre deux coupes de liquoreux dans les salons parisiens, recrute encore de bénévoles avocats efflanqués de ses turpitudes. Daoud n’est pas un « imprudent qui sort des chemins tracés et bien balisés », comme l’affirme sans sourciller son occasionnel défenseur. Le billettiste oranais était et reste dans une froide logique de carrière où triomphent de sordides calculs. Qui évoque aujourd’hui son « Meursault, contre-enquête », oublié comme des milliers d’œuvrettes qui se publient à la grande et à la petite rentrée littéraire de la France ? Comme Sansal, Daoud peut déverser ses propos acrimonieux sur son pays, sur les Arabes et l’Islam et en recueillir la honteuse rétribution du mercenaire patenté, défendu par Bernard-Henri Lévy et une cohorte de va-t-en-guerre des champs littéraire et médiatique germanopratins. La littérature, qui éveille la libération des peuples, peut attendre.

À défaut de produire une œuvre inscrite dans la durée, qui renforcera le potentiel d’une littérature nationale algérienne, pour autant qu’il en ait la volonté, la capacité et la patience, Kamel Daoud s’engage dans une carrière littéraire « chawarma », hantée des bruits des plateaux de télévision et de radio parisiens où il aura mortifié les siens. Mérite-t-il un brevet de courage pour ces salmigondis de haine ? En France, sûrement, car il est vrai que la seule peinture de l’Algérie admise dans ce pays, qui n’a pas épuisé le ressentiment de la perte de sa colonie algérienne, ne peut excéder les attentes d’une indépendance malheureuse et déliquescente. Faut-il, en la circonstance, parier que le roman écrit par un Algérien, stylistiquement le plus achevé sur une Algérie actuelle, surgissant dans ses nombreuses contradictions que personne ne nie, sera refusé par tous les éditeurs français, qui, relativement à l’Algérie, n’en conçoivent qu’une parenthèse de sang et de désastre ? Les sieurs Sansal et Daoud savent cela.

L’affaire de Cologne, remarquablement éclairée par Ahmed Bensaada (« Kamel Daoud : Cologne, contre-enquête », Tizi-Ouzou, Éditions Frantz Fanon, 2016), est-elle l’unique manifestation du cynisme outrecuidant, crânement affiché par Daoud, le seul qui garantisse la réussite des Néo-Indigènes d’Algérie en France ? C’est une panade et elle n’est pas enviable. Mais, il y a mieux. À l’origine, le récit « Meursault, contre-enquête » est une commande des éditions Barzakh. Quel cynisme aussi dévastateur dans la littérature que de devenir un auteur sélectionné pour un texte de commande à l’instar d’un agent publicitaire ou d’une boite de communication ? Kamel Daoud a été choisi parmi une flopée de candidats proches de l’éditeur algérois pour écrire une sorte de récit qui serait a contrario de « L’Étranger » (1942) d’Albert Camus, matière d’un contre-hommage. Ce qui devait être une réfutation est devenue une servile approbation, épousant le goût suret d’un calendrier commémoratif. Ainsi, Daoud, sur l’injonction de son éditeur français Actes Sud, répondant à celle des héritiers Camus, a modifié plusieurs passages de son texte original, comme l’a établi Alice Kaplan dans son séminaire de l’Université de Yale, en 2014-2015. Deux versions différentes d’un même récit, une pour l’Occident, habilement révisée, une pour les Algériens grosse de fioritures, c’est la première fois que cela arrive dans l’histoire de la littérature algérienne.

Daoud a été, en faisant la promotion en France de son « Meursault », à la mesure de trahisons qui confinent à l’infamie. La réponse algérienne à « L’Étranger » à l’occasion du centenaire de la naissance de l’écrivain pied-noir d’Algérie était reçue par la critique et les académies littéraires françaises unanimes comme un rite de recueillement. Et Daoud, qui ne désavouait pas dans ses pochades du « Quotidien d’Oran », en 2010, la levée de bouclier d’intellectuels algériens contre la « Caravane Camus » initiée par Yasmina Khadra, s’est projeté,dans une troublante afféterie, dans la célébration du Nobel de littérature français. Il devait même affirmer dans un entretien avec Alain Finkielkraut sur les ondes de France Culture l’inéluctable rencontre avec Camus comme un moment essentiel de son parcours d’homme. En fait, une conscience en habit d’Arlequin, toute peinturlurée d’outrageants reniements.

Ce rabouilleur, souvent intempestif, aura ainsi davantage défendu l’avenir du billettiste (recasé dans un newsmagazine parisien) que celui de de son mince récit, inondant les radios et les télés d’insortables billevesées sur une Algérie décadente que le chirurgien-pédiatre reprend sans mise à distance critique. Explique-t-il le phénomène Daoud par la persistante crise de maturité de l’Algérie ? Le ressassement de fausses évidences, lorsqu’on n’y peut rien, tourne au crétinisme. « Nous ne travaillons pas ou très peu »,  « Nos villes sont sales, polluées et laides » : rien ne fonctionne, vraiment, dans ce pays ? Ce « pessimisme pleurnichard », qui n’est même pas une aspiration philosophique (Cioran n’est pas au programme des écoles de médecine et les maximes du bon docteur Schweitzer se débitent dans des livres de poche), éclabousse les Algériens qui vaquent à leur devoir tous les jours et qui ne connaissent des salons algérois où se dressent comptes et mécomptes de la période que les lumières blafardes et les relents de marigot. Il aurait été plus séant au chirurgien-pédiatre, dépêtré des assemblées générales de carabins, de prendre une carte de parti et d’entrer en politique pour regimber contre une Algérie où rien n’a été entrepris et s’interroger sans pudeur : « Qu’avons-nous bâti de beau ou de grandiose à part ce que – osons le dire – nous a légué le colonialisme ? » Cela s’appelle de la nostalgie. Parce qu’il appartient à l’Université, opposons-lui le chiffre brut d’un million et demi d’étudiants accueillis dans l’enseignement supérieur ; il n’y en avait que six-cents à la rentrée académique de 1962-1963, triste legs du colonialisme, qui ne peut se réclamer que de la sombre statistique de 95% d’Algériens analphabètes au moment où il rejoignait les poubelles de l’Histoire. Et le chirurgien-pédiatre qui n’a de cesse de les fouiller, encore et encore, fouaille dans sa diatribe une Algérie qui tombe en quenouille.

Veut-il, présomptueusement, mettre à terre les « gardiens des dogmes » (et aussi du singulier dogme !) et même les « gardiens de la pensée » (ce qui sensément n’est pas la même chose) ? Pour amender les errements d’un Daoud extrêmement égotiste, il assène à coups de pilon de ténébreuses sentences, que ne dédaigneraient pas les habitués du Café du Commerce, qui injurient toute conviction citoyenne. On est fatigué des ricanements sur M. Sellal et sur ses blagues, qui ne font rire personne, qui humilient inutilement l’homme, plus qu’ils ne contreviennent à son action. On est abasourdi par cette éloquence de la pestilence, suintant une encre putride. Le professeur de chirurgie pédiatrique gagnerait à instruire sa nation, à la rendre plus fraternelle. Lui est-il possible, à la suite du billettiste oranais, d’insinuer que l’Algérie écrase ses enfants, de vaticiner sur leur croyance, de faire de l’Islam et du Coran un monde terrifiant de meurtres et de terre brûlée ?

Daoud, comme Sansal, se place dans la lignée de ceux qui compissent l’Algérie pour accéder aux bonnes grâces de Lévy, le boucher du peuple libyen au service du sionisme mondial, et des prophètes de l’islamophobie Finkielkraut, Onfray, Zemmour et de Villiers ; traiter avec indifférence les morts de Gaza pour complaire à Pierre Assouline, chef de file du lobby sioniste dans le champ littéraire germanopratin,  et espérer la factice consécration d’un vague couronnement littéraire ; s’inféoder à la demande de Régis Debray à la littérature française, en privilégiant davantage une destinée personnelle que l’avenir d’un pays et de sa littérature nationale. Respectable bilan ?

Faudrait-il rappeler ici que l’Algérie est un pays jeune et que ni Rome ni Byzance ne se sont érigées en cinquante-quatre ans, que l’Empire du Milieu a surplombé la marche du temps, que la démocratie américaine a déjà entamé son troisième siècle, que la France s’est bâtie, depuis Clovis et ses Francs, en quinze siècles et que l’Occident – qui tue et affame – n’est pas toujours un modèle de vertu ? L’Algérie de M. Djidjeli n’est pas sortie de ses extravagances. Elle n’a pour elle que ses innombrables et légendaires déconvenues, ses échecs politiques de Ben Bella et Boumediene à Bouteflika, ses peaux de moutons de l’Aïd au coin des rues, sa Casbah qui n’en finit pas de s’affaisser en ruines et une somptueuse imagerie de désastres : elle n’a produit que des tambourinaires qui chantent et dansent sur les décombres de la pensée, refrain connu, empesé quoique légèrement canaille ; elle guette éperdument l’âge de rêver d’une grandeur qui ne se décrète pas : elle n’est pas « un grand peuple, une grande nation et un grand pays ». Cette inconstance qui frise le désespoir, rivée à une nonchalance typiquement bédouine, rien ne devrait interdire d’en nourrir la littérature des Algériens dans leur pays, il est toujours choquant d’en faire l’objet d’une misérable réclame de brocanteurs pervers du verbe pour en tirer d’indignes subsides chez l’ancien colonisateur. Il y a, assurément, pour un chirurgien-pédiatre, qui nourrit des angoisses sur le devenir de ses seuls petits-enfants, des choix plus probants.

* Professeur de l’enseignement supérieur, écrivain, critique.

Publié avec l’aimable autorisation de l’auteur