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Par : AFRIQUE ASIE
Publié le : 31/01/17

« On était embêté qu’Assad ne soit fini avant que le président des États-Unis ne dise qu’il était fini. » Frederic Hof, diplomate américain.

Syrie Astana

 Le 23 janvier dernier, une conférence sur le règlement du conflit syrien s’ouvrait à Astana, capitale du Kazakhstan, sous l’égide de la Russie, la Turquie et l’Iran. Avec, pour la première fois, la participation de groupes armés majoritairement islamistes, considérés jusqu’ici comme terroristes, en présence d’une délégation officielle syrienne. Le même jour, la chaîne de télévision publique France 3 diffusait un long documentaire au titre aguicheur : « Bachar, moi ou le chaos », réalisé par Antoine Vitkine, qui évoque les six années de guerre en Syrie et dresse un portrait biaisé du président syrien.

 Un certain nombre d’acteurs de la tragédie syrienne y déversent leurs jugements, sans recul et hors contexte. Certains de ces « témoins », dont l’affairiste Firas Tlass, le fils du général Mustafa Tlass, ancien ministre de la Défense durant presque tout le règne de Hafez al-Assad, ou Abdelhalim Khaddam, le vice-président de la République sous Assad père et fils, tous les deux discrédités bien avant le début du conflit, se laissent aller à des délires, oubliant qu’ils avaient été, quand ils étaient au pouvoir, à l’origine du système de corruption généralisée honni par le peuple syrien.

 À part ces divagations, le documentaire nous informe, involontairement, sur le climat d’auto-désintoxication ambiant qui a aveuglé tous les acteurs occidentaux de la guerre déclarée contre la Syrie au nom de la démocratie, et que la conférence d’Astana a jeté dans la poubelle de l’Histoire.

 Le témoignage du haut diplomate américain Frederic Hof est à cet égard stupéfiant. Directeur de l’Atlantic Council’s Rafik Hariri Center for the Middle East, basé à Washington, et nommé conseiller spécial de la transition en Syrie par Hillary Clinton, il confie au réalisateur comment Obama a été amené à changer de position vis-à-vis du pouvoir syrien dès le 18 août 2011, en décrétant : « Bachar a perdu sa légitimité. Il doit partir. » Une sentence répétée comme des perroquets par tous ses supplétifs européens et régionaux.

 Écoutons les lumineuses explications de ce diplomate « visionnaire » qui dirigeait un think tank financé par l’Arabie saoudite : « Assad est fini. Il est fini à court terme. À la Maison-Blanche on était embêté qu’il ne soit fini avant que le président des États-Unis ne dise qu’il était fini. Il fallait donc que le président fasse cette déclaration pour être du bon côté de l’Histoire, avant qu’elle ne se produise. »

 Faute d’être du bon côté de l’Histoire, il s’est retrouvé à côté de la plaque. C’est en tout cas ce qu’on peut, pour le moment, en tirer de la tenue de conférence d’Astana sans les Américains, sans les Européens et sans les monarchies du Golfe qui y ont assisté en spectateurs désabusés.

 Certes, Astana a tracé le début d’une nouvelle ligne de démarcation entre un monde qui s’effondre et un monde qui peine à naître. Elle est intervenue deux jours après l’investiture de Donald Trump, dont on a de la peine à deviner les grands contours de la politique étrangère et de défense. Mais, quelle que soit cette politique, le nouveau locataire de la Maison-Blanche se trouve devant certaines réalités irréversibles.

 En premier lieu, certains groupes armés syriens ont fait le déplacement à Astana, officiellement pour consolider un cessez-le-feu fragile, mais objectivement pour entamer une sortie du conflit qui redistribue les cartes entre terroristes maximalistes (Daech, Al-Qaïda et consorts) et groupes armés enfin enclins à la négociation avec un régime qu’ils avaient toujours voué aux gémonies. Sans doute n’ont-ils pas accepté de se rendre à Astana de leur plein gré. C’est le pouvoir turc, réconcilié avec la Russie et pactisant avec l’Iran, qui les a sommés d’aller à Canossa. Il s’agit en fait d’appliquer une des exigences de la Syrie, appuyée par la Russie, de dire qui est terroriste et qui ne l’est pas.

 John Kerry avait accepté le principe, mais sans pouvoir l’appliquer sur le terrain. Cette opération de clarification est en cours avec les règlements de comptes entre ceux qui ont accepté de se rendre à Astana et ceux qui ont refusé de le faire. Si les groupes alliés d’Al-Nosra qui l’emportent, il sera plus facile de former un front commun entre certains groupes armés « modérés » et l’armée syrienne. Astana a déclenché le processus. Il faut en attendre le résultat d’ici à la fin février, date prévue pour la reprise des négociations inter-syriennes.

 Autre résultat : l’opposition cinq étoiles, basée essentiellement en Europe, aux États-Unis, dans les monarchies du Golfe et en Turquie, s’est évaporée comme par enchantement et se livre désormais dans les médias ses jérémiades sans fin. Au grand dam de ceux qui l’avaient considérée comme « le représentant légitime du peuple syrien ».

 Autre développement important : le nombre des « repentis de la révolution » qui font leur autocritique et retrouvent le chemin de Damas augmente. Le cas le plus intéressant est celui du cheikh Nawwaf Bachir, figure emblématique de la contestation syrienne et surtout chef d’une grande tribu syrienne, les Baqqarat, qui compte près d’un million de personnes. Bien entendu, les médias mainstream occidentaux font semblant d’ignorer cette réalité.

 Lors de la réunion d’Astana, la délégation russe s’est même permis de proposer un projet d’une nouvelle Constitution syrienne, vite rejetée par les groupes armés, mais aussi par certains opposants de l’intérieur. Ils considèrent cette initiative déplacée, car c’est aux Syriens de discuter librement, entre eux, à l’issue d’élections libres et transparentes, de l’avenir de leur pays et de la nature du nouveau pouvoir.

 Si le nouvel axe russo-turco-iranien semble jusqu’ici tenir malgré les calculs stratégiques divergents des uns et des autres, force est d’admettre qu’il est encore instable et fragile. Une certitude cependant : le naufrage de la diplomatie française, qui s’est montrée tout au long de cette crise pitoyable et inefficace. En attendant la relève présidentielle en mai prochain, la France se trouve désarmée face à une Europe qui implose, où la perfide Albion se jette de nouveau dans les bras d’une Amérique repliée sur elle-même. La tentation de renouer avec l’axe Paris-Berlin, adossée à la Russie, s’impose.

 La réunion d’Astana, malgré ses minces résultats, annonce un bouleversement tectonique dans les relations internationales. Quelle sera la nouvelle configuration en gestation ? Trump, qui n’a pas caché son intention de se rapprocher de Moscou pour mieux isoler Pékin, parviendrait-il à sa fin ? Aura-t-il les moyens de casser le projet euro-asiatique patiemment mis en œuvre cette dernière décennie par Poutine et les actuels dirigeants chinois ?

 Autres acteurs de la tragédie syrienne, les monarchies du Golfe, et en premier lieu l’Arabie saoudite et le Qatar, apparaissent comme les grands perdants à Astana. Après avoir allumé la guerre du Yémen, financé et armé la rébellion syrienne, pactisé avec Daech et Al-Nosra en Mésopotamie et décrété l’Iran comme l’ennemi à abattre, les voilà qui cherchent à sauver ce qui encore peut-être sauvé, en cherchant à se réconcilier avec l’Iran.

 La Syrie a-t-elle pour autant gagné la partie ? Rien n’est encore sûr, tant sont béantes les blessures ouvertes par cette horrible guerre. La bataille de la paix et de la reconstruction s’annonce gigantesque. Force cependant est de constater que tous ceux qui avaient parié sur un effondrement de l’État syrien et sur un départ de Bachar al-Assad, en décrétant qu’il ne ferait pas partie de l’avenir de la Syrie, sont désormais eux-mêmes éjectés de l’avenir de leur pays.

L’éditorial d’Afrique Asie du numéro de février 2017 actuellement dans les kiosques