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Par : Pr Chems Eddine Chitour
Publié le : 14/04/12

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Pour avoir osé dénoncer le silence généralisé de l’Occident sur l’arsenal nucléaire israélien, le Prix Nobel de littérature est taxé d’antisémitisme !

« Comment voulez-vous négocier avec les Israéliens
les territoires qu’ils ont spoliés ?
C’est comme si vous décidiez du partage d’une pizza
pendant qu’Israël mange la pizza
 »
Un négociateur palestinien 

Une faute impardonnable ! Günter Grass, le prix Nobel de littérature 1999, publie un poème le 4 avril où il dénonce la volonté d’Israël de frapper l’Iran d’une façon préventive en raison de ses activités nucléaires. Pour le journal Le Monde que nous avions connu autrement plus « honnête » dans l’appréciation objective des événements du Monde, c’est un énorme scandale. Selon le journal Libération, « il s’est attiré de violentes accusations d’antisémitisme avec ce poème en prose intitulé « Ce qui doit être dit », paru dans le grand quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung. Il y dénonce un « prétendu droit à attaquer le premier », faisant allusion à l’éventualité de frappes préventives israéliennes contre Téhéran, soupçonné de développer du nucléaire militaire malgré ses dénégations. Le Nobel de littérature 1999 affirme que ce projet pourrait mener à « l’éradication du peuple iranien ». Grass, qui jouit d’une grande autorité en Allemagne, évoque « cet autre pays, qui dispose depuis des années d’un arsenal nucléaire croissant – même s’il est maintenu secret », qui bénéficie de livraisons de sous-marins nucléaires qui pourraient rendre les Allemands, « déjà suffisamment accablés », complices d’un « crime prévisible ».
 
L’Allemagne et Israël ont conclu en 2005 un contrat de vente de sous-marins conventionnels de type Dolphin, dont un sixième exemplaire doit être livré prochainement. Ces sous-marins peuvent être équipés d’armes nucléaires. Grass dénonce un « silence généralisé » sur cette question, qu’il qualifie de « mensonge pesant » parce que « le verdict d’antisémitisme tombera automatiquement » sur qui le rompra. « Pourquoi ne dis-je que maintenant (...) que la puissance atomique d’Israël menace la paix mondiale déjà fragile ? « s’interroge Grass ».

Ce fut un tollé général. Le représentant israélien a regretté que l’État hébreu soit « le seul pays au monde remis en cause publiquement dans son droit d’exister », et a assuré que les Israéliens « voulaient vivre en paix avec leurs voisins de la région ».
 Pour Broder, Grass est « l’archétype de l’érudit antisémite », de l’Allemand qui est « poursuivi par la honte et le remords ». « Jamais dans l’histoire de la République fédérale, un intellectuel renommé ne s’en est pris avec autant de clichés à Israël », a renchéri l’hebdomadaire Der Spiegel dans son édition en ligne. (...) En 2006, Günter Grass, connu pour ses positions de gauche, avait admis avoir fait partie des Waffen SS dans sa jeunesse, lui qui renvoyait souvent l’Allemagne à son passé nazi et dont un des livres les plus connus, Le Tambour, est résolument contre la guerre. (1)
Le président de l’association israélienne des écrivains de langue hébraïque a appelé mardi ses confrères à travers le monde à dénoncer les prises de position « immorales » du prix Nobel de littérature allemand Günter Grass, qui a critiqué la politique d’Israël concernant l’Iran.
 « Nous sommes heurtés par les prises de position honteuses et immorales de Günter Grass qui visent à délégitimer Israël et le peuple juif, et appelons les écrivains à travers le monde à les dénoncer », a affirmé à l’AFP Herzl Hakak.

Souvenons-nous de l’ostracisme de tous ceux qui ne sont pas aux petits soins avec l’État d’Israël. À titre d’exemple, la grande journaliste américaine Helen Thomas, qui avait « couvert » tous les présidents depuis Kennedy, bénéficiait d’un statut particulier à la Maison-Blanche, un siège lui étant même réservé au premier rang de la salle de briefing. À l’occasion de la Journée de célébration de l’héritage juif à la Maison Blanche, Thomas, interrogée sur la situation en Israël, avait déclaré : « Ils (les Juifs d’Israël) devraient foutre le camp de Palestine. N’oubliez pas que ces gens (les Palestiniens) sont occupés et que c’est leur terre. Ce n’est pas l’Allemagne ou la Pologne. (...) Ils devraient retourner chez eux. En Pologne, en Allemagne. Aux États-Unis et partout ailleurs. » Ce fut là aussi le scandale, tout le monde lui est tombé dessus. Elle fut remerciée et devint progressivement invisible dans les médias.

 

Cet Iran diabolisé mérite-t-il d’être attaqué ?
Nous nous souvenons comment les propos d’Ahmadindjad furent déformés à dessein. « Israël lui fait-on dire, doit être rayé de la carte ». Personne n’a vérifié la traduction exacte de son discours en persan. L’occasion était trop bonne de désigner à la vindicte publique occidentale celui qui menace « un petit pays qui ne demande qu’à vivre en paix ». Les termes exacts qu’aucun média occidental n’a voulu reprendre pour la vérité sont : « Comme l’a dit l’imam Khomeiny, le régime israélien doit disparaître des pages du temps ». Nous le voyons, il ne s’agit nullement d’un « holocauste » mais du régime installé en Israël. Les juifs pour leur part vivent en paix, ont même un député au Parlement iranien et ne songent pour leur grande majorité nullement à émigrer en Israël malgré toutes les sollicitations pour une « Alya ». La vérité est que le petit David dispose de 300 têtes nucléaires contre un Goliath avec des arbalètes.

Pour justement, dire quelques mots des religions en Iran, écoutons le professeur Pierre Piccinin nous parler des chrétiens iraniens : « Dans un article intitulé « SOS Chrétiens » et publié dans Le Point et La Libre Belgique, le philosophe français Bernard-Henri Lévy incrimine l’Iran, pays où « les derniers catholiques, malgré les dénégations du régime, (...) sont, en pratique, interdits de culte ». Il y apparaît clairement, d’une part, que le souci de Monsieur Lévy est, en évoquant les récentes attaques qui ont visé les Chrétiens au Moyen-Orient, de discréditer l’Islam et, d’autre part, que ses « informations » concernant l’Iran sont en tous points erronées, puisque les communautés chrétiennes, dans ce pays, jouissent en réalité d’une complète liberté de culte, comme nous avons pu le constater lors de notre présence en Iran, en juillet dernier. Ceux qui colportent des « informations » contraires ou bien ne connaissent pas la réalité du terrain et ne savent pas de quoi ils parlent, ou bien, volontairement, désinforment l’opinion en propageant des mensonges de manière éhontée. Dans les deux cas, ils participent à la diabolisation de l’Iran, leitmotiv du moment, par une manipulation qui confine à la propagande, dans le contexte international que l’on sait. (...) Tout récemment encore, une cinquantaine de Chrétiens syriaques catholiques étaient massacrés dans leur cathédrale, à Bagdad. »
 
En revanche, parmi ces États musulmans, l’Iran fait figure d’exception. Bien que République islamique, l’Iran n’a en effet aucune politique d’hostilité à l’égard des Chrétiens et abrite d’ailleurs de vastes communautés chrétiennes : un peu plus de deux cent cinquante mille Chrétiens, majoritairement catholiques arméniens, y vivent en sécurité et pratiquent ouvertement leur religion, à condition de ne pas faire de prosélytisme. C’est ce que nous avons pu constater, il y a quelques mois, à travers les nombreux contacts que nous avons pris en parcourant l’Iran durant plusieurs semaines. (...) À Ispahan, troisième ville d’Iran en importance, la communauté catholique arménienne ne possède pas moins de douze églises, avec pignon sur rue, dont la plus ancienne, la cathédrale Saint-Sauveur, date du XVIe siècle. Elle est en outre flanquée d’un grand musée dédié à la communauté arménienne et où la mémoire religieuse occupe une place non négligeable. (...) L’Iran chiite respecte ainsi à la lettre les injonctions du Coran, qui oblige tout Musulman à protéger les « gens du Livre », Chrétiens et Juifs, ces derniers, au nombre de vingt-cinq mille environ, bénéficiant en Iran des mêmes droits que les Chrétiens. Bref, au Moyen-Orient, en matière de liberté de culte et de protection des minorités religieuses, le pays des Ayatollahs, pourtant régulièrement diabolisé, pourrait donner bien des leçons aux grands alliés de l’Occident. » (2)

Günter Grass est un iconoclaste né en 1927 à Dantzig, il avait 12 ans au déclenchement de la guerre et fut embrigadé dans les jeunesses en 1937, dans la Jungvolk, subdivision de la Jeunesse hitlérienne, il s’engage dans le service armé, est affecté à une batterie antiaérienne comme auxiliaire de la Luftwaffe, puis au Service du travail du Reich, avant son incorporation comme « fantassin porté » dans la Waffen SS, en 1942. Le mot a une charge qui n’est pas seulement symbolique, et Grass ne cherche pas à éluder sa responsabilité : Même si j’ai dû me sortir de la tête l’idée d’une complicité active, il subsiste jusqu’à aujourd’hui ce résidu qui n’est toujours pas liquidé et que l’on appelle trop couramment « coresponsabilité ». Grass a fait ce qu’ont fait des milliers d’autres garçons de son âge dans une époque tourmentée. Pour Israël, Günter Grass est un nazi !!!!

Lors d’un sondage il y a quelques années, +de 60 % des citoyens européens avaient en effet identifié Israël comme la plus grave menace pour la paix dans le monde. Günther Grass pointe tout particulièrement le silence de l’Allemagne, « culpabilisée par son passé nazi », qui refuserait de voir le danger constitué par l’arsenal nucléaire israélien. Un arsenal « maintenu secret » - alors que l’Allemagne participe à son équipement et qui « menace la paix mondiale déjà si fragile », insiste l’écrivain. « Il réclame aussi la création d’une agence » internationale pour contrôler les armes atomiques israéliennes, tout comme l’Aiea le fait pour les activités nucléaires iraniennes.

 

Que pensent les intellectuels israéliens du poème de Günter Grass ?
Nous avons d’abord, la réaction des « intellectuels organiques » au sens d’Antonio Gramsci pour qui Günter Grass doit être cloué au pilori qui vont jusqu’à faire injonction au Comité Nobel de lui retirer le prix Nobel. En effet, le président de l’association israélienne des écrivains de langue hébraïque, Herzl Hakak, a déclaré qu’il entendait demander au Comité Nobel de s’exprimer sur l’affaire. « Il ne s’agit pas de politique, mais de morale, car Grass est complice d’une opération de blanchiment des déclarations génocidaires des dirigeants iraniens. » (3)
La réaction ne s’est pas fait attendre : « En ce qui concerne le débat provoqué par le poème de Günter Grass « Was gesagt werden muss » (Ce qui doit être dit, ndlr), je voudrais souligner que M. Grass a reçu le prix Nobel en 1999 pour son mérite littéraire et son mérite littéraire uniquement, ce qui est le cas de tous les lauréats », explique M. Englund. Lundi, a annoncé mardi son Secrétaire permanent Peter Englund, « il n’y a pas, et il n’y aura pas, de discussions à l’Académie suédoise pour lui retirer son prix », écrit M. Englund sur son blog (akademiblogg.wordpress.com/). « À l’autre bout du curseur, des intellectuels courageux à l’image de Gédéon Levy qui écrit dans le journal de gauche H’aaretz : « Le dur poème de Günter Grass, dont certaines parties sont exaspérantes, a bien sûr immédiatement déclenché une vague de calomnies contre lui et surtout contre son auteur. Le premier ministre, Benjamin Netanyahu, a mentionné le passé nazi de Grass, et l’ambassade israélienne en Allemagne est allée jusqu’à déclarer, ridiculement, que le poème signifie « l’antisémitisme dans la meilleure tradition européenne des diffamations sanglantes avant la Pâque ».
 
Sa position contre l’énergie nucléaire israélienne est également légitime. Il peut également s’opposer à la fourniture des sous-marins à Israël, mais Grass a exagéré, inutilement et de façon qui a terni sa propre position. C’est peut-être son âge avancé et son ambition d’attirer un dernier tour de l’attention, et peut-être les mots sortirent tout à coup comme une cascade, après des décennies pendant lesquelles il était presque impossible de critiquer Israël en Allemagne. Ce poème a été publié quelques semaines seulement après l’autre Allemand de premier plan, le président du Parti social-démocrate, Sigmar Gabriel, qui a écrit qu’il y a un régime d’apartheid, à Hébron. Il a également suscité des réponses de colère. Il est donc préférable d’écouter les déclarations et, surtout, enfin, de lever l’interdiction de critiquer Israël en Allemagne. »(4)
« Israël a beaucoup d’amis en Allemagne, plus que dans la plupart des pays européens. Certains d’entre eux nous soutiennent aveuglément, certains amis ont un sentiment de culpabilité justifié et certaines critiques d’Israël sont vraies. Mais une situation dans laquelle tout Allemand qui ose critiquer Israël est instantanément accusé d’antisémitisme est intolérable. (...) Pendant des années, tout journaliste qui a rejoint Axel Springer l’immense empire allemand des médias devait signer un engagement à ne jamais rien écrire qui jette le discrédit sur le droit d’Israël à exister. Günter Grass n’est pas le seul. Une autre figure majeure, le grand auteur José de Sousa Saramago a dans ses dernières années, après une visite dans les territoires occupés, comparé ce qui se passait là-bas à Auschwitz. Comme Grass, Saramago est allé trop loin, mais ses remarques sur les Israéliens auraient dû être entendues : « Vivre à l’ombre de l’Holocauste et attendre le pardon pour tout ce qu’ils vont faire au nom de leur souffrance semble grossier. Ils n’ont rien appris de la souffrance de leurs parents et leurs grands-parents. «… Ils ne sont pas antisémites, ils expriment l’opinion de beaucoup de gens. Au lieu de les accuser nous devrions réfléchir à ce que nous avons fait qui les a amenés à l’exprimer. » (4)
 On le voit, il reste du chemin avant que la paix ne règne, mais dans toute cette affaire, il faut bien qu’un jour les juifs du monde entier comprennent que tous les arsenaux du monde ne pourront pas donner la paix à Israël que rayer de la carte l’identité palestinienne s’apparente à une Shoah. Que le problème est un problème de justice. Les Palestiniens si mal représentés actuellement parlent de Nekba (la grande catastrophe). Le vrai débat éludé par les médias occidentaux bien tenus en main est la restitution de leur dignité aux Palestiniens.


(1) http://www.liberation.fr/monde/0101 2400456-gunter-grass-defend-l-iran-face-a-israel-tolle-en-allemagne

(2) Pierre Piccinin Professeur Website : http://pierre.piccinin-publications.over-blog.com
(3) http://www.lepoint.fr/culture/l-academie-suedoise-exclut-de-retirer-le-nobel-a-gunter-grass-10-04-2012-1450090_3.php
(4) http://www.haaretz.com/opinion/israelis-can-be-angry-with-gunter-grass-but-they-must-listen-to-him-1.423194 Gideon Levy Les Israéliens peuvent être en colère avec Günter Grass, mais ils doivent l’écouter.

Source : L’Expression