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Publié le : 10/11/10
Foot L’ancien gardien de but international du Cameroun a suivi, en Afrique du Sud, le parcours des six représentants de l’Afrique. Il en parle avec lucidité et livre une analyse sans concession.

Deux mois après South Africa 2010, le football africain s’est remis à ronronner comme s’il voulait relativiser son fiasco sportif…
r Mon défaut est de comprendre le foot et de dire la vérité. Cela m’a valu d’être traité d’anti-Africain, comme si être africain est, fatalement, de manquer de rigueur dans l’analyse des faits.

échec indiscutable
Il appartient aux autorités sportives et politiques d’indiquer la direction à suivre après ce qui s’est passé en Afrique du Sud. Elles doivent réagir parce qu’elles avaient claironné que South Africa 2 010 serait l’apogée du football africain. Des hommes politiques étaient aussi intervenus. Ainsi, Kofi Annan n’a pas hésité à proclamer, deux semaines avant le coup d’envoi de la compétition : « La Coupe du monde a lieu en Afrique du Sud, ce serait bien qu’un pays africain la gagne ! » Il a simplement oublié que si, pour combattre la famine, on peut récolter des millions de dollars, acheter du blé et l’acheminer rapidement dans les zones sinistrées, on ne peut pas décider de gagner une Coupe du monde deux semaines avant qu’elle ne débute. Sur le plan sportif, South Africa 2 010 n’aura été que le point de départ du foot africain, non son apogée.
Avec six représentants, l’Afrique n’a pas fait mieux qu’en 1990 avec deux. Cinq équipes n’ont pas franchi le premier tour et seul le Ghana a atteint les quarts de finale, comme le Cameroun en 1990 et le Sénégal en 2002. Décevant ?
L’échec sportif est indiscutable. Il n’a pas constitué une surprise. Je l’avais suffisamment annoncé. Les Africains réagissent comme si le football était un fait de société où l’humanitaire pouvait intervenir. À la Coupe du monde, la représentativité est qualitative et non quantitative. Elle n’est ni électoraliste, ni clientéliste, ni populiste et encore moins commerciale ! Le Mondial est une compétition élitiste à tous les niveaux (joueurs, encadrement technique et administratif…). Ou vous pensez que vous faites partie de l’élite et que vous méritez d’y être, et vous vous préparez en conséquence en vous mesurant à des équipes du top niveau ; ou vous y allez pour faire de la figuration et vous pouvez alors vous consoler avec les bonnes paroles de Pierre de Coubertin : « L’essentiel, c’est de participer ! »
n Le président de la Confédération africaine de football (Caf), Issa Hayatou, présent en Afrique du Sud, a simplement dit : « Ce n’est pas la fin du monde ! » Il a mis en cause le manque de professionnalisme des équipes africaines et accusé leurs attaquants de « négligence »…
Certes, ce n’est pas la fin du monde comme après la bombe atomique à Hiroshima. En revanche, je n’accepte pas qu’on impute une défaite sportive au geste raté d’un attaquant. Que les supporteurs incriminent celui qui a manqué un but, ou celui qui en a encaissé un ou commis une erreur, soit, mais de la part de ceux qui dirigent le foot du continent, c’est pour le moins léger. C’est trop facile d’expliquer l’échec de l’Afrique par l’inefficacité des attaquants. L’Argentin Lionel Messi et l’Anglais Wayne Rooney ont disputé le Mondial sans marquer de but. Peut-on pour autant mettre en cause leur professionnalisme ?
Quand Hayatou a exigé plus de professionnalisme de la part des équipes africaines, je croyais qu’il pointait l’organisation et la conception du jeu. J’aurais espéré qu’après South Africa 2010, il dise à ses électeurs : « On a compris, il faut repartir autrement. » Mais dans ses commentaires, il est souvent à côté de la plaque.
Organiser la Coupe d’Afrique des nations (Can) à peine quatre mois avant le Mondial n’a pas rendu service aux équipes africaines. En Angola, beaucoup de joueurs ont puisé dans leurs réserves physiques et mentales pour boucler le tournoi. Ils n’ont pas bien récupéré. Quant aux « mondialistes », ils y ont laissé des plumes et certains ont été déstabilisés au point de changer brutalement d’encadrement technique. La périodicité actuelle de la Can n’est-elle pas indirectement responsable du fiasco sud-africain ?
En ce qui concerne la Can, Issa Hayatou pourrait répondre : « On vient de changer en optant désormais pour un tournoi final les années impaires. » Il a fini par admettre que la périodicité de la Can ne constituait pas un conflit où les rapports de force étaient déterminants mais qu’elle exigeait un débat. Et la Caf n’aime pas le débat, surtout quand il la défavorise !

Priorité à la compétence
Dès 1988, j’avais mis en cause la périodicité de la Can (tous les deux ans) et Hayatou avait répondu : « Ce n’est pas aux 450 millions d’Africains de s’adapter aux calendriers des clubs européens ! » La question n’a cessé toutefois d’être posée. Il a fallu attendre plus de vingt ans pour que la Caf admette qu’il y avait un problème, notamment à l’occasion des années de la Coupe du monde.
L’on a pensé en « bétonnant » la Can, pouvoir quand même remporter la Coupe du monde. Mission impossible : nos joueurs ne sont pas dans les mêmes conditions que leurs adversaires d’Europe, d’Amérique ou d’Asie. Ils sont défavorisés. Même à égalité de chances, disputer la Can quatre mois avant le Mondial constituait un handicap.
La Caf, quand elle est critiquée, ne doit pas réagir comme si elle était en guerre. Elle doit être à l’écoute, mettre en place une structure de débat, accepter la confrontation des idées et des propositions, en étudier la faisabilité… Bref, elle n’a pas le droit de s’approprier, égoïstement, l’ensemble du football africain et de proclamer : « Rien n’existe en dehors de ce que l’on fait. »
Le football africain n’a pas encore réglé son problème de complexe avec l’Europe. Cinquante ans après les indépendances, il continue de faire un appel massif aux techniciens européens sans toujours se soucier de leur réelle compétence…
Le complexe ne concerne pas seulement le foot. Il est aussi social et politique. Ceux qui se présentent pour diriger les affaires du ballon ont des complexes, alors que ceux qui font le foot, non. Ces derniers pratiquent partout dans le monde et ils jouent bien. Les autres se présentent avec leurs tares sociétales. Le complexe est dans la tête. Il est anachronique.
Dans le domaine de la conception, il ne faut pas se louper, sinon votre football va en pâtir. Je ne dis pas : il ne faut pas recruter des entraîneurs étrangers, mais le critère ne doit pas être qu’ils soient simplement… non-africains. Priorité à la compétence et à la réussite dans la fonction.
Jean-Marc Guillou déplore, après South Africa 2010, que le football africain ait « perdu son âme », c’est-à-dire le goût inné de ses joueurs pour l’offensive et la création. Qu’en penser ?
C’est une conclusion logique. Chaque homme véhicule les qualités et les tares de ses origines. L’intelligence commande d’en mettre en relief le positif et de ne pas le dénaturer, tout en essayant de combler ses lacunes en regardant de près ce qui se fait chez les autres.

Un jeu d’équipe
Pour les entraîneurs étrangers qui débarquent, ne leur apparaissent, faute de temps ou d’expérience et de flexibilité, que nos tares, non nos qualités. Ils s’acharnent à proclamer : « Chez nous, ça ne se passe pas comme cela ! » Les esprits simples les accueillent comme des dieux et les confortent dans leur complexe de supériorité. Ils se croient alors en terre vierge et font ce qu’ils veulent. Souvent dans le mauvais sens. Et ils ne cherchent pas à améliorer ce qui existe.
Leur démarche est d’autant plus aisée qu’aujourd’hui en Afrique l’élite évolue à l’étranger et que, localement, il ne se passe pas grand-chose. Nos pays n’ont plus rien à offrir. Les joueurs expatriés n’ont plus d’attaches sociales fortes et ont oublié leur éducation d’origine. Ils sont coupés de la base. Il n’y a plus de football local.
Cela se passe autrement en Amérique latine – le Mondial l’a confirmé – où, en dépit de l’émigration massive des talents, la culture foot est intacte et bien enracinée…
Oui, parce que localement, le foot continue à exister. L’exode ne l’a pas altéré. Les Brésiliens exportent des joueurs partout dans le monde, mais chez eux, le ballon continue à bien rebondir. Idem pour l’Argentine, le Chili, le Mexique, le Paraguay et l’Uruguay. Dans ces pays, les stades sont encore pleins et le foot continue de vivre. Du coup, un entraîneur brésilien, par exemple, aura du mal à s’éloigner de la culture locale du jeu et il ne peut pas demander aux expatriés de dénaturer leur style originel.
On a tendance à s’extasier devant les trésors et les talents de l’Afrique. Lors du Mondial, pourtant, on ne les a pas trop vus et les stars ont été fort discrètes…
Tout footballeur qui a la peau noire n’est pas Pelé ! Les Africains ne sont pas sûrs de leur valeur. Comme d’habitude, on a pris des raccourcis et mis en relief tel ou tel joueur en oubliant que le foot est un jeu d’équipe. Ce n’est pas hasard si le champion du monde – l’Espagne – est une équipe, une vraie où le groupe ne dépend pas d’une star.
Les Africains, par naïveté ou par paresse, ne veulent pas travailler collectivement et se contentent de miser sur les exploits de tel ou tel joueur. Du coup, ils se dispensent de bâtir de véritables équipes. Et pourtant, par le passé, les sélections africaines qui ont réussi en Coupe du monde (cf. Tunisie 1978, Algérie 1982, Maroc 1986, Cameroun 1 990 et Sénégal 2 002) l’étaient.
Lors du Mondial, le comportement individualiste de Didier Drogba, Samuel Eto’o et d’Asamoah Gyan a été assez fâcheux…
D’après les statistiques de la Fifa, Gyan est le joueur qui, lors de la Coupe du monde, a tiré le plus au but (33 tentatives en 5 matchs contre 32 et 5 buts en 7 rencontres pour l’Uruguayen Diego Forlan, élu meilleur joueur du tournoi). Et pourtant, il n’a marqué que 3 buts dont 2 suite à des penaltys qu’il n’a pas provoqués.
L’individualisme est d’ordre culturel. Quand vous n’avez pas de vraie valeur ancrée en vous, vous êtes influençable. La « starisation » outrancière en a dénaturé plus d’un. À la décharge de nos joueurs, la constitution d’équipes crédibles aurait pu les amener à jouer un rôle important au service du collectif.
Les dirigeants du football africain font souvent preuve d’incompétence quand ils ne se comportent pas en prédateurs. Est-ce une fatalité ?
La politique du ventre sévit un peu partout en Afrique. Elle n’est pas spécifique au football. Les hommes politiques n’en sont pas choqués et tardent à intervenir. Mais quand les résultats des équipes nationales sont mauvais, ils réagissent.
En Afrique, nous sommes fatalistes et la décolonisation nous a laissé un goût amer. Comme le soleil se lève toujours à l’est, nous croyons que cela marchera toujours et que n’importe qui peut occuper n’importe quelle fonction. Et au moment où les choses s’écroulent, il est trop tard pour les corriger. S’il y a des incompétents dans le foot, c’est qu’on en retrouve ailleurs. Le potentiel est là, mais la réflexion, la conception font défaut. Nos joueurs expatriés, « managés » et dirigés hors du continent, sont très performants parce que là-bas, ils travaillent différemment. Chez eux, ils sont mal encadrés.
Depuis quelques années, la Fifa brandit ses statuts pour protéger les associations nationales membres de toute ingérence du pouvoir politique. Elle est souvent intervenue en Afrique. Et, souvent, elle a sauvé la tête à des dirigeants incompétents ou à des prédateurs sous prétexte qu’ils avaient un mandat électif. N’est-ce pas pervers ?
Les Africains doivent savoir opposer des arguments aux arguments. Sur le plan juridique, c’est simple : il est logique que des tiers ne gèrent pas au quotidien une association nationale. Mais toute association est détentrice de la nationalité que lui confère l’État. Et celui-ci a le droit de défendre sa partie, c’est-à-dire le nom que porte l’association.

Sursaut d’orgueil
La Fifa ne peut pas intervenir directement à l’intérieur d’un pays. Ses statuts ne lui permettent que d’affilier ou pas une association et de vérifier si celle-ci les respecte. Avant qu’une association ne devienne membre de la Fifa, ce sont d’abord les autorités de son pays qui la reconnaissent, et ce, conformément aux lois vigueur et en fonction d’un cahier des charges. Le football ne peut pas faire exception. Il est comme la santé, l’éducation. L’État ne gère pas directement mais il surveille et contrôle. Il a le droit de dissoudre une fédération et la Fifa doit attendre de nouvelles élections pour reconnaître la représentativité du pays. Elle ne peut pas juridiquement empêcher une dissolution. De même, ce sont les pays qui permettent à leurs associations nationales de s’engager dans les compétitions internationales. La décision leur appartient d’autant plus qu’ils financent les voyages et la préparation.
Aujourd’hui, les joueurs expatriés cultivent avant tout leur image et engrangent les millions d’euros, les locaux ne pensent qu’à émigrer pour mieux gagner leur vie, les entraîneurs vivotent et n’ont pas d’ambition, les dirigeants n’ont qu’un unique souci : sauvegarder leur situation de rente, et les journalistes, tous médias confondus, font dans l’alimentaire au mépris de toute déontologie… Aucun ne se préoccupe vraiment du sort du football sur le continent. Est-ce désespérant ?
Ils s’en détournent. La vie de nos garçons qui évoluent à l’étranger est devenue l’unique centre d’intérêt. Le fait que, en Europe, on les couvre régulièrement d’éloges fait dire aux Africains que leur foot se porte bien. Ils oublient que, chez eux, ils ne vont même plus au stade. Ils connaissent par cœur le programme du Barça ou de Chelsea mais ignorent le calendrier des compétitions locales. L’Afrique se fait distraire par l’Europe avant d’être absorbée. Le désintérêt pour le vrai football africain est grave. Et si celui-ci n’existe plus, celui des équipes nationales en sera anémié. Il finira par disparaître.
Des raisons de positiver ?
La principale est la gifle reçue en Afrique du Sud. Elle doit provoquer un sursaut d’orgueil et faire réagir les opinions publiques, les techniciens, les responsables sportifs et les autorités politiques.
South Africa 2 010 a certes été réussie au plan de l’organisation. Mais, elle a démontré que notre football n’est pas au niveau des autres. Les Sud-Africains, par exemple, se sont comportés à… l’africaine. Ils se sont dit : « On a des stades, on a des équipes, on a tout… » Depuis 2004, ils ne se sont pas préoccupés de leur équipe nationale, pensant qu’elle allait
tourner rond toute seule.
Le Mondial l’a prouvé : jouer au foot ne s’improvise pas !