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Publié le : 28/10/10
Football L’Égyptien Mourad Fahmy a dirigé l’administration de la Confédération africaine de football de 1961 à 1982. Son fils Mustapha a hérité de la charge et l’a exercée jusqu’en septembre 2010. Éclairages sur un « règne » de vingt-huit ans.

«Et maintenant que vais-je faire, / De tout ce temps que sera ma vie / De tous ces gens qui m’indiffèrent / Maintenant que tu es partie… »
C’est volontiers que nous dédions ces vers d’une chanson célèbre de Gilbert Bécaud à Issa Hayatou. Le président inamovible de la Confédération africaine de football (Caf) a en effet vécu, en juillet, une brutale fin de « liaison » avec son secrétaire général, Mustapha Fahmy.
De retour de Johannesburg où il avait officié comme coordinateur pour les rencontres de la Coupe du monde, Fahmy annonce qu’il rompt avec la Caf. Débauché par la Fédération internationale de football association (Fifa) qui lui offre le poste de responsable de son département des compétitions. L’Égyptien quitte une fonction qu’il occupait depuis… mars 1982, et il se sépare de Hayatou qu’il a servi pendant vingt-deux ans. Il abandonne une administration à 90 % égyptienne qui lui était dévouée corps et âme. Un départ inattendu. Sans doute Hayatou ne devait-il pas connaître les paroles de la chanson de Bécaud. Il n’a vraisemblablement pas su « offrir des perles de pluie » ni « inventer des mots insensés » à son fidèle lieutenant pour le retenir.
Jeune diplômé en génie chimique, Mustapha Fahmy a 24 ans lorsqu’il est, en 1978, recruté comme directeur des relations publiques et chef de presse par son père Mourad, alors secrétaire général de la Caf – il occupe le poste depuis février 1961. Le Bach mohandess (1) pigeait à l’époque dans le quotidien cairote Le Progrès égyptien et à l’hebdomadaire parisien France Football. Pas de quoi espérer faire carrière dans les médias.
En 1980, Mourad Fahmy, qui prépare sa retraite, nomme son fils secrétaire général adjoint aux dépens de la titulaire du poste, Amira el-Sherei, son bras droit qui paraissait devoir lui succéder. En quittant ses fonctions en 1982, Mourad Fahmy installe son héritier dans son fauteuil. Le président de la Caf Ydnekatchew Tessema adoube le jeune Fahmy.
Tessema, fin psychologue, parvient à gérer, jusqu’à sa mort en août 1987, la rivalité Fahmy, El-Sherei (voir encadré). Le Camerounais Issa Hayatou, qui lui succède en mars 1988, confirme Mustapha Fahmy dans ses fonctions mais exige de lui allégeance et servilité. Il fait pratiquement de lui son secrétaire particulier. Mustapha plie. Il ne rechigne pas à la tâche et prend tout en charge, jusqu’à la saisie du courrier. Il délègue peu. Chaque jour, il joint au téléphone son patron où qu’il se trouve. Il l’informe de tout, lui rapporte tout, enregistre les ordres avant de les exécuter et il n’hésite pas, histoire de rester toujours en grâce, à lui glisser à l’oreille des méchancetés sur ses amis et ses proches. Ainsi le Somalien Farah Addo, membre du comité exécutif de 1988 à 2004, installé au Caire, en prend souvent pour son grade, de même que le fidèle Mawade Wade.

Les copains d’abord
Au sein de l’institution, Amira el-Sherei est marginalisée. Elle est dépouillée de toutes ses prérogatives et mise au placard. Pour son malheur, la maladie ne l’épargne pas. Elle décède en février 1995. Poussant loin l’hypocrisie, Mustapha Fahmy et Hayatou, sans doute pour avoir bonne conscience, recrutent son fils aîné, Mohamed, comme comptable.
Amira disparue, Fahmy est seul maître à bord. Le Bach mouhandess a les mains libres pour embaucher qui bon lui semble et diriger à sa guise le personnel. Comme de tradition sur les rives du Nil, il fait dans le népotisme aux dépens de la compétence. Membres de la famille et de la belle-famille, copains, amis, sympathisants du club Nadi al-Ahly – Mustapha Fahmy a été de 1992 à 1996 membre du conseil d’administration du club –, la Caf est accueillante, même si les salaires ne sont pas mirobolants – ce qui convient à Hayatou.
Fahmy va promouvoir au poste de chef du département financier Karam Mostafa, fille de l’ancien président de la Caf, Abdelaziz Mostafa. Embauchée en janvier 1975 comme simple comptable, cette redoutable mégère, toujours pomponnée comme une star de cinéma sur le déclin, prend du grade après la disparition d’Amira el-Sherei et le départ à la retraite de Souheir Abdelwahab, ses supérieures. Et pour cause : son mari est directeur de la banque cairote qui gère une grosse partie du trésor de la Caf. Karam finit par être nommée chef des « ressources humaines ».
Réputé pour son intelligence, son stakhanovisme et son intégrité – ce qui arrange son boss –, mais aussi pour sa flexibilité intellectuelle sur fond de conservatisme religieux, Mustapha Fahmy n’est pas ménagé par un Hayatou qui ne le traite pas toujours avec égard et ne se prive pas de l’humilier lors des réunions du comité exécutif de la Caf. L’attitude de son boss a, sans doute, fini par susciter chez Fahmy de la rancœur. Bien qu’occupant une fonction politique, il n’assume pas, sur ce plan, ses responsabilités. Peu affable, il ne cultive pas de relations chaleureuses avec les membres des associations nationales qui se rendent au siège de la Caf, au Caire, et les traite avec distance. S’il semble aimer le foot, Fahmy tait à peine un chauvinisme nilotique.
Hayatou couvre les comportements de son lieutenant et il cautionne sa gestion bureaucratique éculée. Il le gâte même. Outre les voitures et le chauffeur, il lui offre une résidence de fonction : le siège historique de la Caf situé sur la presqu’île de Guezireh et qui aurait dû accueillir un musée du football africain. En 1996, pour quelques mois, il l’assoit sur un strapontin au sein du comité exécutif de la Fifa.
En octobre 2002, la Caf organise au Caire un Forum sur le football en Afrique, ouvert à toutes les associations nationales. Les participants mettent en relief « le fonctionnement insatisfaisant du secrétariat général au point de vue organisationnel ainsi que le profil inadapté du personnel, l’inefficacité de certains départements existants et le manque de cohérence dans l’organisation interne » et déplorent « des insuffisances dans la maîtrise des technologies modernes de gestion ». Et de conclure : « Le secrétariat général ne peut pas répondre aux sollicitations des fédérations nationales aux plans technique, juridique et de la communication. Son fonctionnement ne répond pas aux exigences actuelles d’efficacité et n’est pas de nature à relever le défi du développement du football africain », avant de recommander, outre la création d’un poste de secrétaire général adjoint, une gestion professionnelle et performante et l’appel à des compétences africaines.
Les résolutions du Forum, adoptées en avril 2003 par le comité exécutif de la Caf, resteront lettre morte parce que Mustapha Fahmy crie au complot et que Hayatou ne le lâche pas. Les pratiques népotiques reprennent de plus belle. Fahmy embauche, en 2008, son fils Amr. Il est plus que jamais un gardien du temple zélé, hermétique à toute réforme, allergique à toute transparence. Il accepte toutefois, en février 2009, le recrutement d’un secrétaire général adjoint, le Marocain Hicham el-Amrani.
Tout semble tourner rond au sein du couple Hayatou-Fahmy, plus complice que jamais, jusqu’à l’annonce surprise de sa rupture dont les causes sont occultées par les deux parties. Désormais orphelin de son Bach mohandess, le personnel égyptien de la Caf s’interroge sur son avenir. Il devra se résoudre à accepter l’autorité d’un secrétaire général non égyptien, en l’occurrence Hicham el-Amrani, nommé à titre intérimaire.

(1) En Égypte, depuis l’époque nassérienne, tout homme d’apparence intellectuelle ou studieuse, affairé, portant des lunettes est appelé Bach mohandess (ingénieur). Aujourd’hui, le titre s’est « démocratisé » et il peut désigner « tous ceux qui font des métiers techniques ».