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Par : Faouzi Mahjoub
Publié le : 25/04/13

Nous sommes le 8 mars 1988. L’assemblée générale de la Confédération africaine de football (Caf) se tient dans un grand hôtel de Casablanca. À l’ordre du jour, l’élection à la présidence du successeur de l’Éthiopien Ydnekatchew Tessema, décédé le 27 août 1987. Trois candidats visent le poste : le Soudanais Mohamed Abdelhalim (il avait dirigé la Caf de 1968 à 1972), le Togolais Ekué Folly et le Camerounais Issa Hayatou. Ces deux derniers partent favoris. Avant le scrutin, deux délégués se croisent. « Pourquoi as-tu choisi de voter pour Hayatou ? Il ne connaît pas bien le football », demande le premier. « C’est le fils du lamido de Garoua : il n’a pas besoin de la Caf pour vivre ! » Impardonnable méprise.

Car, une fois élu, Hayatou va au fil des années se dévoiler : le souriant prince peul qui se vante d’être choisi par Allah pour régner sur la Caf se révèle un redoutable prédateur, assoiffé de pouvoir et avide d’argent. Sa fortune personnelle progresse de façon exponentielle de mars 1988 à mars 2013. Le haut fonctionnaire du ministère des Sports du Cameroun et ancien coureur à pied est aujourd’hui devenu multimillionnaire.

Hayatou a vite compris que présider la Caf alors que la commercialisation du football bat son plein, c’est s’assurer une belle rente de situation. La Coupe d’Afrique des nations (Can), disputée au Sénégal en 1992, met sur sa route l’ancien financier du football français, Jean-Claude Darmon. Un diabolique bonimenteur. Fort en gueule et sans état d’âme, il parvient à rallier le Camerounais à la cause et aux pratiques du foot-business. Au fil des ans, Darmon et son groupe (puis ses successeurs) finissent, à l’issue d’appels d’offres formels, par accaparer tous les contrats (droits télévisés et publicité) des compétitions de la Caf. Et ce par la volonté de Hayatou qui impose un embargo total sur les montants des transactions. Ce que, par exemple, ne font pas la Fédération internationale de football association (Fifa) et l’Union européenne de football association (UEFA) qui jouent la transparence et possèdent chacune leur propre agence de marketing.

Cette situation opaque ne semble pas gêner les dirigeants des fédérations nationales africaines qui, en 2007, confient à la Caf – en fait à Sportfive – le choix de « vendre » leurs matchs de Coupe du monde ! Pour les tournois des jeunes et des féminines, Hayatou impose une agence dirigée par le neveu de Darmon (et à l’occasion son chauffeur), dont le groupe (rebaptisé Sportfive) est racheté en 2005 par l’homme d’affaires Jean-Luc Lagardère.

Confortablement réélu à Dakar en 1992, puis à Johannesburg en 1996, Hayatou va connaître des sueurs froides à partir de 1998. Cette année-là, il prend fait et cause pour le Suédois Lennart Johansson, candidat de l’UEFA à la présidence de la Fifa, et appelle les fédérations africaines à voter pour lui. Il ne sera pas entendu : à Paris, le 8 juin, la majorité des délégués africains (dont la totalité de ceux des pays d’Afrique australe) choisissent le Suisse Joseph Blatter qui est élu haut la main.

C’est un camouflet pour Hayatou qui craint de perdre son poste en 2000. Il va tout faire pour que l’assemblée élective se tienne dans une capitale amie. Ainsi, il enlève l’organisation de la Can 2000 au Zimbabwe, la confie conjointement au Ghana et au Nigeria en imposant Accra pour la tenue de l’élection. La manœuvre réussit et il n’a aucun mal à écraser son adversaire, l’Angolais Armando Machado.

L’avertissement de 1998 ne le dissuade pas de se porter candidat à la présidence de la Fifa en 2002, sur les conseils de son ami Jean-Claude Darmon et avec le soutien des dirigeants de l’UEFA. Il doit affronter Blatter. Darmon organise et dirige une campagne électorale qui ne rehausse pas les actions de son poulain. À Séoul, le 29 mai, les Africains accordent massivement leurs suffrages à Blatter qui écrase son rival.

Hayatou s’accroche au pouvoir et à sa rente. Il se rallie à son vainqueur, fait acte d’allégeance à Blatter et à Mohamed ben Hammam, le puissant et influent président de la Confédération asiatique (AFC). Et sauve son fauteuil le 18 janvier 2004 à Tunis. Peu avant sa réélection, il charge le « juriste » tunisien Slim Aloulou et l’ancien collaborateur de Tessema, Fekrou Kidane (celui-là même qui, en mars 1988, avait accusé Hayatou d’avoir corrompu des délégués pour se faire élire), de faire réviser sur mesure les statuts de la Caf : pas de limitation du nombre de mandats et le droit de coopter deux membres au comité exécutif (CE) ! Aloulou (surnommé « la canne blanche de Hayatou ») sera le premier à en profiter.

À signaler, une autre nouveauté de taille : les membres qui ont été élus le 18 janvier à Tunis au CE, pour un mandat de quatre ans, bénéficient d’une année de prolongation. Ils resteront en place jusqu’en… 2011 ! En effet, lors de sa réunion tenue à Paris le 19 mai 2004, l’assemblée générale de la Caf a décidé d’organiser les élections les années impaires, et ce, à partir de 2009. Il n’y aura donc pas d’élection en 2008 : Issa Hayatou réélu pour un cinquième mandat, régnera sur la Caf une année de plus.

La débâcle de Séoul a accéléré la dérive monarchique du lamido. Il se prend désormais pour le « chef d’État du football africain » où la « politique du ventre » et le clientélisme y deviennent rois. Qui ose contester, réfléchir, voire – crime de lèse-lamido – s’opposer au « président », est puni, sanctionné, banni, soumis au « chantage de la marmite ». « Issa Hayatou, met une telle pression sur ceux qu’il considère comme ses affidés qu’il les pense inféodés à jamais, raconte un de ses anciens amis. Il ne peut pas comprendre qu’on lui refuse quelque chose. Au sens propre du terme, c’est pour lui foncièrement impensable, inconcevable ! » Pour l’échéance de 2009, l’inquiétude est de retour.

Cette fois-ci, le danger s’appelle Jacques Anouma. Le président de la Fédération ivoirienne, élu 2006 au comité exécutif de la Fifa, ne cache pas son ambition de conquérir la présidence de la Caf, et il a les moyens de son ambition. De quoi affoler Issa Hayatou qui dépêche à Abidjan son frère aîné, Sadou. Celui-ci rencontre le président Laurent Gbagbo et obtient de lui qu’il convainque Anouma de renoncer à son projet. En octobre 2008, Gbagbo reçoit Issa Hayatou et le décore. En janvier 2009 à Lagos, c’est un sixième couronnement. Et au mois de mars, à l’occasion du premier Championnat d’Afrique des nations (Chan), Anouma déroule le tapis rouge devant Sa Majesté Hayatou VI qui ne fera pas preuve de reconnaissance.

Les hostilités reprennent pour l’échéance 2013.

Lundi 3 septembre 2012, Mahé (Seychelles) accueille l’Assemblée générale de la Caf. Un seul point de l’ordre du jour intéresse les cinquante délégués : l’amendement de l’article 6 des statuts déposé par Mohamed Raouraoua, le président de la Fédération algérienne de football. Le nouveau texte dit : « Tout candidat aux élections de la présidence de la Caf, outre les compétences nécessaires, devra être ou avoir été membre du comité exécutif de la Caf. »

À Mahé, Hayatou lâche dans l’assemblée sa meute de « chiens de garde » qui harcèle les délégués – tous défrayés et indemnisés – des pays membres. Ils finissent par se soumettre à la volonté présidentielle : il s’en trouve quarante-quatre pour voter, à main levée (ainsi que l’a voulu Hayatou), l’amendement Raouraoua.

Principale cible du remue-ménage juridique, Jacques Anouma dont la candidature est rejetée par le comité exécutif de la Caf. Le 10 mars à Marrakech, l’assemblée générale couronne Hayatou pour la septième fois. Il régnera jusqu’en 2017 ! Le président de la Fifa, qui a le sens de l’humour, a dit d’Issa Hayatou : « C’est un homme de grande culture, à la plume alerte. » Les nègres du lamido ont apprécié.

 

(1) Chef féodal traditionnel du Nord-Cameroun.