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Par : Faouzi Mahjoub
Publié le : 28/08/12

Joue-t-on mieux aujourd’hui au ballon ? Les footballeurs ne sont-ils pas devenus des machines à jouer, sans vraie personnalité ? À ces questions directes, deux personnalités sportives sénégalaises répondent.

« Pas du tout, s’exclame Lamine Diack ! Je vois de bons joueurs, c’est tout. Quant au jeu…

« J’ai joué au foot pendant douze ans et quand je vois des “chèvres” qui touchent des dizaines de millions de francs CFA par mois, cela me fait rigoler. Je me dis que je suis né trop tôt. Un ailier gauche comme Charles Wade (1944-1945) se serait couvert d’or aujourd’hui.

« Aucun titulaire de l’équipe du Sénégal qui s’était illustré en 1968 à Asmara, à l’occasion de la VIe Coupe des nations, ne pâlirait devant les Lions du Mondial 2002. Les pros actuels disposent de plus de temps et de moyens pour se préparer et ils bénéficient d’un suivi médical sophistiqué. Ils peuvent aller jusqu’au bout de leurs potentialités physiques. Ils sont plus costauds, c’est tout. En 1967-1968, on n’avait même pas assez de ballons et on devait bricoler !

« Dans le foot d’aujourd’hui, il n’y a plus d’ailiers, et je le déplore, mais des arrières qui montent. Le football africain devrait pourtant cultiver cette spécificité. »

Lamine Diack (70 ans) a porté les couleurs du Foyer France-Sénégal de Dakar de 1949 à 1962. Il a entraîné le club de 1963 à 1966. Il a assuré, avec Mawade Wade et Jo Diop, la direction technique de l’équipe du Sénégal de 1966 à 1966. Ministre, député-maire, vice-président du Parlement sénégalais, il a dirigé, de 1973 à 2003 la Confédération africaine d’athlétisme (CAAA). Il est président depuis novembre 1999 de l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (AIFA).

« Je ne l’affirme pas par nombrilisme mais par conviction : on jouait mieux avant, affirme de son côté Youssoupha Ndiaye. Notre jeu favori se hissait au niveau de l’art. Souvenez-vous du Brésil de Pelé, Didi et autre Garrincha… Aujourd’hui, je déplore la rareté des beaux gestes techniques comme la “bicyclette” [retournés] ! Quand nous étions gosses, nous occupions un petit terrain gazonné dans notre quartier à Saint-Louis et nous l’appelions… Maracana. J’y effectuais des “bicyclettes” à ne plus finir et je marquais des buts directement sur corner !

« Le langage des footballeurs a aussi évolué. Tenez, El Hadji Diouf, par exemple, parle branché : “Le match, c’est la guerre !”, “On va se battre ! On va gagner les duels au milieu du terrain !”... C’est un langage guerrier qui exalte la performance individuelle.

« Les ailiers manquent cruellement dans le foot. Moi, quand je voyais Henri Camara démarrer sur l’aile droite, provoquer son adversaire, le déséquilibrer, le déborder puis filer jusqu’au poteau de coin avant d’ajuster un centre au cordeau, j’étais heureux. Je suis peut-être un nostalgique, mais c’est cela le foot, le vrai ! Avant, on admirait le joueur qui effectuait un beau service de 40 mètres. On faisait circulait le ballon pour progresser. Maintenant, les joueurs sont confinés dans une zone d’action et basta, plus de liberté d’initiative. Et souvent, on fait tourner le ballon pour geler le jeu ou “tuer le match” !

« C’est vrai, le foot-business fait désormais la loi. Chacun pense à soigner son image, à rentabiliser au maximum sa carrière. Tous les joueurs sont convertis à la gagne, mais quand un but est marqué, c’est chacun pour soi. Moi ; quand je marquais un but, je n’enlevais pas mon maillot, ne courais pas dans tous les sens ni ne m’accrochais aux grilles. On se congratulait entre coéquipiers et c’était tout. Le but était l’œuvre de tous et je n’avais fait qu’achever le travail collectif. »

Youssoupha Ndiaye (65 ans), a été international de football de 1960 à 1963. Il a porté, de 1953 à 1959 puis de 1960 à 1963 les couleurs de l’Union sportive de Gorée. Juge auprès des tribunaux de Dakar de mai 1966 à août 1984, conseiller puis secrétaire général de la Cour Suprême de 1985 à 1991, premier président de la Cour d’appel puis de la Cour de cassation de mars 1991 à mars 1993, président du Conseil constitutionnel de mars 1993 à novembre 2002. Il est alors nommé ministre d’État, chargé des Sports. Il sera démis de ses fonctions le 20 juin 2005. Entre-temps, il avait, en 2002, été coopté par le Comité olympique international (CIO). Le 7 février 2007, il est nommé président de la commission d’éthique de l’instance olympique en remplacement de son compatriote, le juge Kéba Mbaye, décédé le 11 janvier. Il est aussi membre de la commission juridique.

Pour l’anecdote, c’est à ce titre qu’il fit infliger, le 8 décembre 2011, un avertissement à… Lamine Diack et un blâme à Issa Hayatou, le patron de la Confédération africaine de football (Caf), tous deux membres du CIO mis en cause dans une affaire de corruption dans laquelle était aussi impliqué le Brésilien Joao Havelange, ancien président de la Fifa !

N’empêche, Lamine Diack et Youssoupha Ndiaye restent deux dirigeants à part. Ils n’ont pas renié leur passé de footballeurs et, en dépit de leur promotion sociale, ils gardent une passion intacte pour le jeu qu’ils ont pratiqué dès leur enfance et dont ils savent très bien parler. Ils font exception dans le sport africain où la majorité des décideurs connaissent mal, sur le mode pratique, la discipline qu’ils régissent et dont ils parlent à tort et à travers.

Les deux Sénégalais ne se contentent pas d’une simple déclaration d’amour, ils refusent tout cafouillage intellectuel et moral et annoncent une profession de foi réaliste. Ils adhèrent à une autre réalité du foot : l’attaque, laquelle est mouvement, création, inspiration, recherche, nouveauté. Ce sont deux vrais romantiques. À l’exemple de l’ex-entraîneur du F.C. Barcelone, Pep Guardiola.

Guardiola et le Barça, ce sont, de 2008 à 2012, 14 trophées (dont 6 pour la seule année 2009), 176 victoires sur 243 matchs (plus de 72 %), 623 buts marqués. Guardiola et le Barça, c’est le jeu collectif élevé à hauteur d’un art, le goût du risque institutionnalisé, une complicité entre les joueurs aussi magique que l’électricité.

Bref, Guardiola, c’est un certain type d’homme, qui apparemment ne tombe pas dans les pièges de la société du show-biz : quasiment pas d’interviews, pas de vie privée étalée au grand jour. Un homme amoureux du vrai football, un football fragile qu’il faut savoir protéger : « L’idée, le style, le jeu sont intouchables », répète-t-il. Un romantique authentique.

Et dans le foot, le romantisme est le vrai réalisme, celui qui est soucieux de rétablir dans la pratique du jeu, l’accord harmonieux du moyen et de la fin, de l’esthétique et de l’efficacité, de la morale et de l’intelligence.