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Par : Valérie Thorin
Publié le : 6/03/15

Charles Zacharie Bowao, ancien ministre de la Coopération puis de la Défense du président Denis Sassou Nguesso, membre du Bureau politique du Parti congolais du travail (PCT, au pouvoir), a créé l’événement en s’adressant au chef de l’État dans une lettre ouverte, le 20 janvier dernier. Il en appelait à l’éthique et au respect des valeurs républicaines pour lui demander de ne pas se compromettre dans un « coup d’État constitutionnel » qui lui permettrait, par un changement de constitution, de se maintenir au pouvoir après le terme légal de son actuel mandat, prévu en 2016. Il s’en explique.

Propos recueillis par Valérie Thorin

Quelle est votre analyse du contexte politique actuel au Congo, qui vous a amené à écrire cette « lettre ouverte » ?

En 2005 déjà, mon livre intitulé La refondation politique à l’aune de « la nouvelle espérance »[1] traitait de la refondation du PCT liée à la question de la recomposition de l’espace public dans notre pays. Après les événements de 1997 [la guerre civile, ndla], on voulait mettre en place une dynamique qui nous permette de stopper les ethno-partis et recomposer le champ politique sur des bases idéologiques. Le temps a passé vite, lors du deuxième mandat du chef de l’État, nos préoccupations étaient les mêmes : sortir des partis de gouvernance fossilisés et parasités par la personnalisation du pouvoir. Il ne s’agit pas d’un débat de refondation interne, si tant est que cela puisse exister car tout débat dans un parti doit avoir pour objectif de conquérir l’opinion, rien ne peut se faire en cachette.

On vous a accusé de servir vos intérêts personnels, parce que vous êtes sorti du gouvernement après l’explosion de 2012[2]

J’étais ministre de la Défense quand il y a eu cette explosion et dans le prolongement de cet événement, j’ai été sorti du gouvernement. On a cherché à faire de moi un bouc émissaire, mais je me suis publiquement défendu et je n’ai pas été inculpé. Cela n’a rien à voir avec ma « lettre ouverte ». J’ai pris position une première fois en novembre 2014 au Bureau politique : le président burkinabè Blaise Compaoré venait d’être chassé du pouvoir, nous risquions des débordements si le débat sur le maintien du président Sassou Nguesso après 2016 était mis à l’ordre du jour. Je n’étais pas d’accord, je voulais que nous en discutions justement, et que nous tirions les conclusions qui s’imposent. De nombreux membres du Comité central ont alors estimé qu’il fallait mieux d’abord reculer puis revenir à la charge et nous engager dans la voie du changement de constitution.

À votre avis, c’était une bonne stratégie ?

Pas du tout, j’ai commencé à faire de la contradiction. Nous devons assumer le fait que le président part en 2016. Préparons-nous plutôt à affronter cette situation. Soit nous sommes capables de nous organiser et de présenter un candidat, soit nous nous préparons à l’alternance et nous engageons une réflexion à moyen terme pour, sept ans plus tard, revenir aux affaires. Tout le problème de la refondation est là, depuis toujours. J’ai été mis en minorité.

Vous n’avez reçu aucun soutien ?

Au niveau du bureau politique, non. J’ai demandé à voir le président, mais son calendrier est trop chargé. Depuis que je ne suis plus au gouvernement, je n’ai pas eu l’occasion de discuter avec lui, mais il connaît mes convictions. À mon avis, il n’est pas surpris par mes propos.

Il n’a pas réagi ?

Non. La véritable question n’est pas d’avoir la majorité « politicienne », il faut avoir la vraie majorité politique. Or dans l’opinion nationale, la position du bureau politique du PCT est minoritaire !

C’est difficile à envisager…

Oui, mais c’est la réalité. Souvenez-vous de la perestroïka en Union soviétique : le Parti communiste était très fort, mais son incapacité à anticiper l’a balayé. Nous sommes aujourd’hui dans le même type de débat, avec les mêmes personnes et les mêmes arguments. Sauf qu’à la réunion de décembre du Bureau politique du PCT, nous étions déjà quelques-uns à avoir pris la mesure de ce qui était en train de se jouer. Nous étions minoritaires, mais je n’étais plus seul.

Vous avez alors décidé d’écrire cette lettre ouverte…

Fort de mes convictions, j’ai dit que je me réservais le droit de m’adresser ouvertement et publiquement au président de la république, celui de tous les Congolais, et pas seulement au président du parti, même si c’est la même personne.

Que pensez-vous que puisse faire le président Sassou Nguesso ?

Il est comme nous, il analyse la scène politique nationale et la situation internationale. Je suis certain qu’il y aura une petite voix qui lui fera dire : je recule. Il a lui-même laissé se tenir le débat public, raison pour laquelle je peux recourir à une formule publique pour exprimer mes opinions. Je vais publier un livre sur cette question, dans lequel je reprends chacun des arguments énoncés par la majorité présidentielle et le Comité central. Je démontre que c’est une affaire de pouvoir, certes, mais qu’il faut y mettre de l’éthique en politique pour que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, nous ne retombions pas demain dans les mêmes travers qu’hier.

Considérez-vous la situation du Congo comme similaire à celle d’autres pays où la question de changement de constitution est brûlante ? Une comparaison est-elle possible ?

À Kinshasa, le débat est clos. Le changement de constitution est mis de côté. Le parti au pouvoir a voulu conditionner l’élection à un recensement. Votée par l’Assemblée nationale, rejetée par le Sénat, la loi n’est même pas arrivée devant la Commission paritaire car les députés ont battu en retraite. Du coup, la loi électorale n’intègre plus le recensement comme conditionnalité. En revanche, la Commission électorale nationale indépendante travaillera sur les listes électorales, de façon à faire consensus.

Pensez-vous qu’un tel processus puisse advenir au Congo ?

Je n’en sais rien. Je sais cependant que la majorité présidentielle est maintenant minoritaire sur cette question. Le PCT a été isolé par ses alliés, dont certains sont au gouvernement. Je ne serais pas surpris de voir s’organiser une plateforme de tous ceux qui sont contre le changement de constitution, qu’ils soient de la majorité, de l’opposition ou de la société civile.

Qu’est-ce qui vous faire dire ça ?

Ce que j’ai suivi des débats. La société civile a s’organise déjà, l’opposition est en voie de le faire, cela risque de changer la donne. Je ne vois pas, dans ces conditions, comment le président de la république pourrait persévérer dans la voie du changement de constitution. Si le parti est mis en minorité, si les autres forces se coalisent, sur qui, sur quoi va-t-on compter ? La manipulation des esprits ? Impossible…

Le PCT détient quand même une majorité écrasante, s’il reste uni…

Le PCT a une majorité écrasante au Parlement. Il aurait donc pu faire un passage en force. Il ne l’a pas fait.

Le fantôme du Burkina flotte…

Oui, et aussi le fantôme du Niger. Mamadou Tanja, comme Denis Sassou Nguesso, était officier supérieur, à la tête d’un ancien parti unique, avec une forte majorité politique, élu et réélu confortablement. Dans un pays riche de l’uranium comme nous du pétrole. Il a estimé qu’il lui fallait changer la constitution pour rester au pouvoir et finir les projets entrepris. En août 2009, il va au référendum, il gagne avec un pourcentage confortable mais un taux de participation sujet à caution. Février de l’année suivante : coup d’État militaire.

Il est vrai que, sur le plan de l’histoire contemporaine, la situation du Congo est similaire…

Au Congo, il y a trois hypothèses. La première est : le président décide le passage en force, crée les conditions pour aller au référendum et gagne. Cela signifie que toutes les institutions s’effondrent. Il y aura nécessairement une période de transition au cours de laquelle il lui faudra regagner une légitimité dans le cadre de cette nouvelle constitution. Quel est le génie politique qui pourrait le faire passer d’une constitution d’où il a tiré sa légitimité vers une autre légitimité tirée d’une nouvelle constitution, tout en gardant un consensus politique ? Je n’y crois pas. D’où une période de troubles. Les Congolais ne sont pas aussi résignés qu’on le croie.

Deuxième hypothèse : le peuple met en déroute le processus conduisant au référendum. Par conséquent, le président doit démissionner puisqu’il aura engagé sa responsabilité. Il faut ensuite environ quatre-vingt-dix jours pour organiser les élections, ce qui ne sera pas possible. Il faut donc négocier une période de transition.

Dernière hypothèse, le peuple s’enflamme et chasse le président. Ceux qui arrivent s’appuient sur la constitution pour négocier le tournant politique. Comme au Burkina, on peut opter pour une charte.

Dans tous les cas, le Congo aura perdu sa crédibilité sur tous les plans : interne et international. On n’a pas besoin d’un tel recul.

Pensez-vous que le président Sassou Nguesso tient un tel raisonnement ?

Oui, car il aime la prospective. J’ai beaucoup travaillé avec lui, il réfléchit beaucoup sur l’évolution du monde. La dernière fois qu’on s’est entretenus, c’était à propos des printemps arabes. Il en a tiré un certain nombre de conclusions. Je pense qu’il finira par prendre la bonne décision, malgré le poids de ceux qui, enfermés dans une vision clanique du pouvoir, réussissent à instrumentaliser les esprits fragiles, y compris sur des bases ethniques.

S’il s’orientait plutôt vers l’une de vos trois hypothèses, cela signifierait-il votre départ du PCT ?

Ma position est simple : ce sera une rupture stratégique. Nous aurons poussé jusqu’au bout le débat de la refondation et de la modernisation du parti, pour constater l’échec. Le parti, par une pirouette dont il a le secret, nous aura embarqués dans l’aventure inutile d’un coup d’État constitutionnel. Si par extraordinaire le président décidait d’aller au référendum, je serais de ceux qui diront non, c’est illégal. Dès lors, ma présence au sein du PCT ne se justifiera plus.

Pourquoi un référendum serait-il illégal ?

Parce que la constitution du 20 janvier 2002 ne prévoit pas de dispositions relatives au référendum d’initiative populaire. En revanche, sur un certain nombre de questions précises concernant l’organisation des pouvoirs publics et les accords internationaux, il y a un article qui donne au président et au parlement possibilité d’aller au référendum. L’article 185 prévoit les matières exclues de toute révision constitutionnelle, notamment le nombre de mandats, les droits et les devoirs des citoyens et le caractère laïc de l’État. Tout cela, on ne peut pas y toucher.

Comment se fait-il, dans ces conditions, qu’il y ait débat ?

Le fameux article 57 de la constitution [une seule réélection possible, ndla] est frappé par la clause de fermeture, exactement comme au Niger. C’est pour cette raison que le Niger avait décidé de changer la constitution plutôt que de la modifier. Sincèrement, je ne vois pas comment le président Denis Sassou Nguesso, qui a été deux fois président de l’Union africaine, pourrait se retrouver dans un tel contexte de conflit interne. Il est médiateur en Centrafrique, dans les Grands lacs… La charte de l’Union africaine a été toilettée à Brazzaville et adoptée sous sa présidence, or on y stipule clairement qu’on ne doit pas tripatouiller les constitutions pour accéder ou conserver le pouvoir. À plus forte raison, si l’on veut changer les instruments relatifs à l’alternance politique.

C’est parfois difficile de quitter le pouvoir…

Le problème n’est pas là. Il faut se projeter dans l’avenir. Je pense que le président est un homme d’expérience et de destin. Dans le contexte actuel, je suis certain que, quittant le pouvoir honorablement, il sera sollicité partout.

Un nouveau Mandela…

En tout cas, je préfère le comparer à Mandela plutôt qu’à Robert Mugabe…

S’il part, qui pourrait lui succéder ?

Il y aura une recomposition de l’espace public et celui qui émergera en bénéficiera. Il y a une jeune génération montante. La classe politique doit se renouveler. Nous devons construire une dynamique intellectuelle et politique, une force morale qui transcende les égoïsmes. C’est de notre responsabilité d’intellectuels, de sorte que demain, que le meilleur gagne ! Nous sommes à un tournant important. Si nous traversons cette période, le Congo aura atteint sa maturité politique.

Comment expliquer au public l’imposture de l’ethnocentrisme ? Le titre de votre livre implique que ce n’est pas une tendance réelle mais une manipulation politique…

C’est ma conviction. Le Congo n’a pas connu, à travers son histoire, de conflits qui fondent une communauté de destin. Toute la prégnance ethnique du jeu politique est une fabrication de la part des élites, ce n’est pas un héritage. Autrefois, il y avait des alliances impossibles entre certains clans, mais c’était sur des espaces très restreints.

C’est le cas en Centrafrique, un voisin…

Le taux d’analphabétisme est tel que la population centrafricaine est tentée par le repli identitaire. La pauvreté aidant, le jeu politique est ramené à la lutte clanique.

Vous pensez que le Congo transcende cela ?

Il peut le transcender, en tout cas. C’est le devoir de l’élite. Il vaut mieux élire un notable qui habite sur place, qui connaît la population et ses soucis même s’il appartient à une autre ethnie, plutôt que d’aller chercher un enfant du terroir installé depuis des années ailleurs. D’ailleurs, personne ne veut que l’on restaure les chefferies et les royaumes : les gens veulent des écoles, des hôpitaux, des bourses d’études pour leurs jeunes etc. C’est un appel à la modernité !

L’épisode de la guerre civile est clos ?

Si nous ne gérons pas bien la période qui s’annonce, on peut avoir des problèmes, mais pas comme en 1997. Je crois qu’il y aura un autre type de discours et de réflexe. Je suis optimiste.

 


[1] Éditions Hémar, 149 pp.

[2] Le 4 mars 2012 une série d’explosions dans un dépôt de munitions du quartier Mpila à Brazzaville faisaient près de 300 morts.